Quand l’avodat Ashem devient une idole

Une méditation inspirée d’un cours du Rav YY Jacobson sur Parachat Réé, la rigidité religieuse et la capacité d’entendre ce qu’Ashem nous demande maintenant.

Peut-on servir Ashem… et pourtant tomber dans une forme d’idolâtrie ?

Mes amis, posons-nous une question presque choquante : un Juif religieux, pratiquant, attaché à la Torah et aux mitsvot, peut-il tomber dans une forme d’avoda zara ? Nous parlons évidemment d’une idolâtrie extrêmement subtile, daka min hadaka, fine parmi les plus fines. Il ne se prosterne devant aucune statue, il croit en Ashem, il étudie, il prie, il accomplit les mitsvot. Et pourtant, au cœur même de son avodat Ashem, quelque chose peut parfois se figer : il ne sert plus seulement Ashem, il commence à servir la forme particulière dans laquelle il a enfermé son service d’Ashem. C’est une idée audacieuse attribuée au ‘Hozé de Lublin, Rabbi Yaakov Its’hak Horowitz, l’un des grands maîtres de la première ‘Hassidout polonaise, disciple du Maguid de Mézéritch et de Rabbi Elimélekh de Lizensk. Une idée proche est également rapportée dans l’école de Rabbi Sim’ha Bounim de Pchis’ha : ces maîtres ne cherchaient pas à affaiblir la fidélité à la Torah, mais à la sauver du risque de devenir elle-même un refuge pour notre ego.

La Torah ordonne dans Parachat Réé de détruire les lieux d’idolâtrie : « וְנִתַּצְתֶּם אֶת מִזְבְּחֹתָם… וְאִבַּדְתֶּם אֶת שְׁמָם מִן הַמָּקוֹם הַהוּא. לֹא תַעֲשׂוּן כֵּן לַה׳ אֱלֹקֵיכֶם » — Venitatztem et mizbe’hotam… ve’ibadetem et chemam min hamakom hahou. Lo taassoun ken laAshem Elokékhem — « Vous démolirez leurs autels… vous ferez disparaître leur nom de cet endroit. Vous ne ferez pas ainsi envers Ashem votre Créateur » (Dévarim 12, 3-4). Que signifie exactement « Lo taassoun ken », « Vous ne ferez pas ainsi » ? Rachi, le grand commentateur de la Torah et du Talmud, rapporte les explications liées au sens simple : ne servez pas Ashem comme les idolâtres servaient partout leurs divinités, et ne détruisez pas ce qui appartient à la sainteté, l’autel ou le Nom d’Ashem. Mais le ‘Hozé de Lublin entend dans le mot כן — ken, « ainsi », une allusion extraordinaire : ne faites pas votre relation avec Ashem toujours « ainsi », toujours de la même manière, figée, prévisible, automatique. Ne décidez pas que puisque telle forme de service était juste hier, elle sera nécessairement la volonté d’Ashem aujourd’hui, demain et dans toutes les situations.

« Qu’est-ce qu’Ashem me demande maintenant ? »

Permettez-moi une histoire provenant d’un monde très différent. Yogi Berra, légende du baseball américain, était célèbre pour ses formules pleines d’humour. On raconte que son épouse lui demanda un jour où il voulait être enterré. Il était né dans le Missouri, vivait dans le New Jersey et avait joué pour les New York Yankees. « Alors où veux-tu que je t’enterre ? » Il répondit simplement : « Surprise me » — « Surprends-moi. » Lehavdil, il existe quelque chose de cela dans notre relation avec Ashem : ne sois pas si intérieurement prévisible. Rabbi Akiva enseigne dans Pirkei Avot : « הַכֹּל צָפוּי וְהָרְשׁוּת נְתוּנָה » — Hakol tsafouï veharechout netouna — « Tout est prévu, mais la liberté est donnée » (Avot 3, 15). La liberté signifie précisément que tu n’es pas obligé de répondre éternellement selon le même scénario.

Le Sfat Emet, Rabbi Yehouda Aryeh Leib Alter de Gour, l’un des grands maîtres de la pensée hassidique, attire notre attention sur un mot magnifique dans la question de Moché : « וְעַתָּה יִשְׂרָאֵל מָה ה׳ אֱלֹקֶיךָ שֹׁאֵל מֵעִמָּךְ » — Ve’ata Israël, ma Ashem Elokékha choel méimakh — « Et maintenant, Israël, qu’est-ce qu’Ashem ton Créateur demande de toi ? » (Dévarim 10, 12). Écoutons le premier mot : ve’ata, « et maintenant ». La question n’est pas seulement : qu’est-ce qu’Ashem demande de toi en général ? Elle est : qu’est-ce qu’Ashem demande de toi maintenant ? Peut-être que maintenant Il te demande quelque chose de différent de ce qu’Il te demandait hier. Voilà pourquoi l’enseignement du ‘Hozé de Lublin touche réellement au cœur du sujet de l’idolâtrie. Une idole, c’est prendre quelque chose qui devrait demeurer vivant et le transformer en forme fixe. Je prends l’infini et je lui donne une image que je peux maîtriser.

Le Mei HaChiloa’h, œuvre de Rabbi Mordekhaï Yossef Leiner d’Ijbitza, l’un des penseurs hassidiques les plus profonds et audacieux du XIXᵉ siècle, lit ainsi le commandement : « אֱלֹהֵי מַסֵּכָה לֹא תַעֲשֶׂה לָּךְ » — Elohé massekhah lo taassé lakh — « Tu ne te feras pas de divinité coulée dans un moule » (Chemot 34, 17). Une massekhah est fabriquée en versant un métal liquide dans une forme jusqu’à ce qu’il durcisse. Ne fais pas cela avec Ashem. Ne prends pas l’Infini et ne Le verse pas dans ton moule jusqu’à obtenir un Ashem parfaitement compatible avec ton caractère, tes habitudes, tes peurs et ton besoin de contrôle. La boîte peut être extrêmement belle : religieuse, ‘hassidique, lituanienne, séfarade, ashkénaze, yéménite ; remplie de Torah, de bonnes habitudes, de ‘houmrot et de yirat Chamaïm. Tout cela peut être merveilleux. Mais si je ne supporte plus qu’Ashem me demande quelque chose qui ne rentre pas dans cette boîte, je dois avoir le courage de me demander : est-ce encore Ashem que je sers, ou est-ce mon propre système de survie ?

Soyons évidemment très précis : cela ne signifie pas que chacun invente la Torah selon ses émotions. Il existe une Halakha, un Choul’han Aroukh, des limites, une discipline et une structure. La vie juive n’est pas une improvisation personnelle. Mais au sein même de cette fidélité, il faut toujours distinguer la volonté d’Ashem de mes habitudes personnelles, de mes peurs et de ce qui me donne le sentiment de contrôler ma vie.

Pourquoi le premier enfant juif s’appelle Its’hak

Le premier enfant né dans l’alliance d’Avraham porte un nom étonnant : Its’hak, « il rira ». Pourquoi le rire ? L’Admour Hazaken, Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, fondateur de ‘Habad, révèle que le rire naît précisément de l’inattendu. Une plaisanterie nous fait rire lorsque sa chute détruit en une seconde la direction dans laquelle notre esprit était parti. Si nous connaissons déjà la chute, elle perd sa force. Its’hak apparaît justement là où toute logique disait qu’il ne pouvait pas apparaître : Avraham et Sarah sont âgés, la nature semble avoir fermé la porte, et soudain Its’hak naît. Le monde avait écrit son scénario ; Ashem en avait un autre. Il existe dans l’identité juive cette capacité de ne jamais devenir complètement prisonnier de ce qui semblait prévu.

Je peux avoir construit pendant vingt ans une manière magnifique de servir Ashem. Je dois continuer à progresser, maalin bakodech, en montant toujours dans la sainteté. Mais un danger existe : devenir serviteur de ma manière de servir Ashem plutôt que serviteur d’Ashem. Ce sont deux choses différentes.

Le fleuve qui faisait exactement la volonté d’Ashem

La Guémara dans ‘Houlin 7a raconte que Rabbi Pin’has ben Yaïr se rendait accomplir la grande mitsva de pidyon chevouïm, la libération de captifs. Il arrive devant le fleuve Guinaï et lui ordonne de partager ses eaux pour le laisser passer. Le fleuve lui répond : « Toi, tu vas accomplir la volonté de ton Créateur, mais moi aussi j’accomplis la volonté de mon Créateur. Toi, tu ne sais même pas si tu réussiras ta mission ; moi, je suis certain d’accomplir la mienne. » Quelle réponse ! Elle est logique et profondément religieuse : « Ashem m’a créé fleuve, je coule chaque jour, je ne cesse jamais d’accomplir ma fonction. Pourquoi devrais-je arrêter d’être un fleuve pour que toi tu puisses peut-être réussir une mitsva ? »

Rabbi Pin’has ben Yaïr répond : « Si tu ne te sépares pas, je décrète que plus jamais l’eau ne coulera en toi. » Pourquoi une réponse aussi radicale ? Un maître cité dans le cours, Rabbi Chimon Greenfeld, explique que le fleuve avait transformé son service d’Ashem en identité rigide : « Ma mission, c’est d’être un fleuve. Hier j’ai coulé, aujourd’hui je coule, demain je coulerai. » Rabbi Pin’has lui dit en substance : « Si tu sers réellement Ashem, comprends que le même Ashem qui t’a demandé hier d’être un fleuve peut te demander aujourd’hui de cesser un instant d’être un fleuve pour permettre de sauver un Juif. » Sers-tu Ashem ou sers-tu ton identité de fleuve ? Si ta fonction devient plus importante que Celui qui t’a donné cette fonction, la fonction elle-même peut devenir une idole.

Quand le « fleuve » est un père ou une mère

C’est ici que cette idée devient très personnelle. Prenons l’éducation. Une maison a besoin de règles, un enfant a besoin de limites, une école a besoin de discipline et de structure. Derekh erets kadma laTorah : la conduite humaine précède la Torah. Le Choul’han Aroukh organise lui-même la journée du Juif depuis son réveil jusqu’au coucher. Mais parfois un père dit : « C’est comme cela et pas autrement. » Une mère dit : « Dans notre famille, cela ne se fait pas. » Un éducateur dit : « Cela fait trente ans que j’éduque ainsi et je ne changerai pas. » Peut-être pourtant que l’enfant qui se tient devant toi a besoin aujourd’hui de quelque chose que ta méthode n’avait jamais prévu.

Peut-être que ta fille ne rejette pas la Torah ; peut-être qu’elle souffre. Peut-être que ton fils n’essaie pas de détruire ta maison ; peut-être qu’il ne sait simplement plus comment respirer dans la forme dans laquelle nous lui demandons de vivre. Et cela est terrifiant, parce qu’à cet instant notre propre identité de parent est remise en question : que vont dire les voisins, les proches, la communauté ? Qu’est-ce que cela dit de moi comme père ou comme mère ? Notre système de survie entre alors en action et nous pouvons appeler cela « éducation », « yirat Chamaïm », « tradition » ou « fermeté ». Mais il faut parfois demander honnêtement : est-ce réellement la volonté d’Ashem que je protège, ou l’image de moi-même que j’ai peur de perdre ? « Ve’ata Israël, ma Ashem Elokékha choel méimakh ? » Peut-être qu’Ashem te demande maintenant de maintenir une limite ; peut-être qu’Il te demande de prendre ton enfant dans les bras. Peut-être de parler ; peut-être, pour une fois, de te taire.

L’Admour Hazaken quitte la synagogue à Yom Kippour

Le Rabbi de Loubavitch racontait une scène célèbre concernant l’Admour Hazaken. Nous sommes à Yom Kippour. Imaginez la dveikout d’un tel géant pendant la prière, enveloppé dans son talit, au milieu de l’atmosphère de Kol Nidré. Et soudain il quitte la synagogue. Au bout du village se trouve une femme qui vient d’accoucher. Elle est seule avec son nouveau-né ; sa famille est partie à la synagogue, elle est faible, affamée et épuisée, le bébé a besoin d’elle et il fait froid. L’Admour Hazaken se rend chez elle, coupe du bois, allume un feu et lui prépare à manger afin qu’elle puisse reprendre des forces et nourrir son enfant.

Quel est le grand ‘hidouch ? Nous savons que sauver une vie repousse Yom Kippour. La Halakha elle-même l’exige. Mais personne n’était venu prévenir l’Admour Hazaken. Il n’avait ni téléphone, ni message, ni alerte. Au milieu de sa propre élévation spirituelle, il était encore suffisamment libre de lui-même pour percevoir la détresse d’une autre personne. On peut être tellement enveloppé dans un véritable talit que l’on n’entend plus un enfant pleurer. Et pourtant ce talit est saint, la prière est véritable, la dveikout aussi. Mais à cet instant, peut-être qu’Ashem te demande précisément de sortir du talit.

Il existe des enfants qui pleurent sans bruit, parfois même sans savoir eux-mêmes exprimer leur douleur. Leur cri n’est ni une phrase ni même une mélodie. Et toute la question est de savoir si nous sommes suffisamment libres de nos propres certitudes pour entendre ce cri.

« Sept pages de Guémara… et parfois non »

Une autre histoire du ‘Hozé de Lublin exprime merveilleusement ce principe. Rabbi Tsvi Hirsch de Ziditchov, qui deviendra plus tard l’un des grands maîtres du Zohar et de la Kabbala, était encore un jeune avrekh lorsqu’il se prépara un programme spirituel extraordinaire. Chaque heure était organisée : tant de pages de Guémara, tant de simanim du Choul’han Aroukh, des moments de silence, des pratiques particulières, aucun instant gaspillé. Il présenta son carnet au ‘Hozé de Lublin pour recevoir son approbation. Le maître lit : « Chaque jour, j’étudierai sept pages de Guémara », et ajoute : « Et parfois non. » « Je ne parlerai pas pendant une heure après la prière » — « Et parfois, parle. » « J’achèverai chaque jour tant de simanim » — « Et parfois non. »

Cela signifie-t-il qu’il ne faut pas avoir de programme ? Exactement le contraire. La Torah est notre vie : « כִּי הֵם חַיֵּינוּ וְאֹרֶךְ יָמֵינוּ » — Ki hem ‘hayénou veorekh yaménou — « Car elles sont notre vie et la longueur de nos jours. » Un Juif doit protéger son temps, étudier, grandir et se discipliner. Mais son programme n’est pas Ashem. Si quelqu’un a besoin de toi pendant ton septième daf, peut-être que ton daf aujourd’hui consiste à l’écouter. Si ton enfant vient te parler précisément pendant ton seder d’étude, tu ne peux pas automatiquement décider qu’il « dérange la Torah ». Peut-être que l’écouter à cet instant est précisément la Torah qu’Ashem t’envoie. Kohélet nous enseigne : « עֵת לַחֲשׁוֹת וְעֵת לְדַבֵּר… עֵת מִלְחָמָה וְעֵת שָׁלוֹם » — Et la’hachot ve’et ledaber… et mil’hama ve’et chalom — « Un temps pour se taire et un temps pour parler… un temps pour la guerre et un temps pour la paix » (Kohélet 3). Le même acte peut être juste hier et inadapté aujourd’hui, non parce que la Torah change, mais parce que la Torah elle-même nous enseigne à savoir quelle réponse chaque instant exige.

Derrière l’enfant qui s’éloigne, regarder la douleur

Rav Ronnie Greenwald, éducateur remarquable de Monsey, fut invité un Yom Kippour dans un hôtel où se déroulait un programme de rapprochement pour des Juifs éloignés de la pratique. Peu avant le coucher du soleil, il vit arriver des garçons et des filles issus de familles religieuses qui avaient quitté la voie de leurs parents. Certains étaient venus précisément là pour ne pas passer Yom Kippour dans leur milieu d’origine. On aurait pu penser : « Qu’ai-je à faire avec eux ? Ils ont choisi de partir. » Rav Greenwald passa pourtant une grande partie de la journée avec eux.

Je pose souvent une question aux parents : votre fils ou votre fille qui s’est éloigné, lorsqu’il était petit, était-il forcément l’enfant le plus grossier, le plus insensible et le plus dur de la maison ? Ou n’était-ce pas très souvent exactement l’inverse ? La fille incroyablement sensible qui, le vendredi soir, lorsque sa mère était épuisée, restait pour ranger et nettoyer ; le garçon profond qui ressentait chaque chose plus fortement que les autres ; l’enfant particulièrement spirituel. Et quelques années plus tard, c’est précisément lui qui s’éloigne. Bien entendu, il n’existe pas une seule explication à tous les parcours, et chaque enfant est un monde. Mais très souvent il existe derrière la révolte une douleur profonde, et une âme sensible peut souffrir avec une intensité que personne n’a comprise.

Pour voir cette douleur, les parents doivent parfois traverser une autre douleur : la peur de se dire « peut-être avons-nous raté quelque chose ». Alors l’ego préfère une histoire plus confortable : « Il est ingrat, elle est rebelle, il a tout détruit, elle nous fait honte. » Cette lecture nous protège momentanément, mais elle peut nous enfermer dans une galout psychologique. Il ne s’agit pas d’effacer la responsabilité personnelle ni de dire que tous les comportements sont acceptables. Il s’agit de regarder plus profondément que le comportement. Lorsqu’un enfant sent enfin : « Mon père essaie de me comprendre et pas seulement de me réparer ; ma mère veut rencontrer mon âme et pas seulement sauver l’image de notre famille », quelque chose peut commencer à guérir. Rav Greenwald raconta que plusieurs jeunes présents ce Yom Kippour furent profondément transformés par cette rencontre, précisément parce qu’un Juif avait accepté de les rejoindre là où ils se trouvaient.

Nous ne servons même pas le mikvé

Un maître hassidique disait que lorsqu’un médecin interdit sérieusement à quelqu’un d’aller au mikvé pour préserver sa santé, cet homme peut « s’immerger » dans une autre mitsva : « וְנִשְׁמַרְתֶּם מְאֹד לְנַפְשֹׁתֵיכֶם » — Venichmartem meod lenafchotékhem — « Vous prendrez grand soin de vos vies » (Dévarim 4, 15). Le mikvé est précieux, mais nous ne servons pas le mikvé, nous servons Ashem. On raconte également qu’un tsadik qui ne pouvait pas s’immerger se glissa au milieu d’un groupe de Juifs et cita : « מִקְוֵה יִשְׂרָאֵל ה׳ » — Mikvé Israël Ashem — « Ashem est l’espoir d’Israël » (Yirmiyahou 17, 13), jouant sur le mot mikvé. Là encore, ce n’est pas diminuer une mitsva ; c’est refuser de séparer la mitsva de Celui qui l’a donnée.

Le Méchekh ‘Hokhma, œuvre de Rabbi Méir Sim’ha de Dvinsk, l’un des grands géants de la Torah du début du XXᵉ siècle, explique de manière saisissante pourquoi Moché brisa les Lou’hot après le Veau d’or. Pourquoi détruire l’objet le plus saint qui ait jamais existé, façonné par Ashem et portant Son écriture ? Parce que Moché devait extirper du cœur d’Israël l’idée qu’un objet, aussi saint soit-il, pourrait posséder une sainteté indépendante d’Ashem. Même les Lou’hot ne sont pas une divinité. Leur sainteté vient d’Ashem et de la mission qu’Il leur donne. Nous ne nous prosternons devant aucun homme, aucun objet, aucun bâtiment, aucun groupe, aucune identité communautaire. Un Séfer Torah est saint parce qu’il porte la Torah d’Ashem ; les téfilines sont saints parce qu’Ashem nous les a commandés ; le Choul’han Aroukh nous guide parce qu’il transmet Sa volonté. Nous ne servons pas le livre, nous servons Ashem.

C’est dans cet esprit que nos Sages expliquent que la destruction du Temple est liée au fait que l’on n’avait pas récité la bénédiction sur la Torah avant de l’étudier. Les maîtres y voient plus qu’un oubli technique : la Torah pouvait être étudiée brillamment, mais sans relation avec le Noten haTorah, Celui qui donne la Torah. Et parfois nous pouvons voir quelque chose de semblable lorsque le groupe, l’étiquette ou l’identité religieuse deviennent plus importants qu’Ashem Lui-même, au point que l’on peut, au nom de la religion, écraser le derekh erets, l’amour d’Israël et la dignité d’un autre Juif. À ce moment-là, la boîte est devenue plus importante que ce qu’elle était censée contenir.

Le garçon, la voiture volée et le popcorn

Je voudrais terminer par une histoire vraie rapportée à propos de Rav Dovid Trenk, éducateur exceptionnel qui dirigeait une yéchiva à Adelphia, dans le New Jersey. Un garçon de quatorze ou quinze ans se trouvait dans cette yéchiva uniquement sous la pression de ses parents. Il ne voulait pas étudier, ne voulait pas rester et avait déjà abandonné la pratique de Chabbat. Un vendredi soir, il dit à un camarade : « Je veux qu’ils me jettent de la yéchiva. Je vais prendre les clés de la voiture de Rav Trenk, partir au cinéma et ils seront obligés de me renvoyer. » Il prit effectivement la voiture en plein Chabbat et partit au cinéma. Le camarade avertit Rav Trenk.

Après son repas de Chabbat, Rav Trenk enfila son manteau et partit à pied jusqu’au cinéma. À l’entrée, on refusa d’abord de le laisser passer sans ticket. Il expliqua : « Regardez-moi : barbe, péot, vêtements de Chabbat… je ne suis pas venu voir le film. Il y a à l’intérieur un garçon avec qui je dois parler quelques minutes. » On le laissa finalement entrer. Il passa d’une salle à l’autre jusqu’à retrouver son élève assis devant l’écran. Rav Trenk s’approcha, s’assit à côté de lui et ne dit rien. Le garçon sentit une présence, tourna la tête et vit son Roch Yéchiva. Il aurait voulu disparaître. « Rabbi… qu’est-ce que vous faites ici ? » Rav Trenk lui répondit seulement : « Je voulais te prévenir que le popcorn qu’ils vendent ici n’est pas cachère. N’en mange pas. Chabbat Chalom. » Puis il se leva et partit.

Pas un mot sur la voiture volée, pas un mot sur le cinéma, pas un mot sur la profanation de Chabbat. Le garçon ne put plus rester devant le film. Il sortit, courut rejoindre Rav Trenk et ils rentrèrent ensemble à pied. Durant tout le trajet, Rav Trenk ne lui fit aucun reproche. Ils parlèrent, plaisantèrent, et à l’arrivée il lui donna une accolade : « Bonne nuit, à demain. » Ce garçon raconta plus tard : « Ce fut le dernier Chabbat de ma vie que j’ai profané. Cette nuit-là, j’ai su que je resterais à la yéchiva. »

Croyez-vous que Rav Trenk ne se souciait pas de Chabbat ? Qu’il trouvait normal de voler une voiture ? Évidemment non. Mais il ne s’est pas demandé : « Comment vais-je lui montrer que je suis furieux ? Comment défendre mon autorité ? Comment lui faire payer ce qu’il a fait ? » Il s’est demandé : « Comment puis-je aider ce garçon ? » La Torah dit : « הוֹכֵחַ תּוֹכִיחַ אֶת עֲמִיתֶךָ » — Hokhea’h tokhia’h et amitékha — « Tu réprimanderas ton prochain » (Vayikra 19, 17). Le but de la mitsva n’est pas que j’aie réussi à faire une belle réprimande. Le but est amitékha : l’autre Juif. Rav Trenk avait compris que ce garçon avait besoin avant tout d’un lien, de sentir que quelqu’un croyait encore en lui, que même lorsqu’il était assis dans un cinéma en plein Chabbat après avoir volé la voiture de son Rav, cet homme n’était pas venu pour l’enterrer mais parce qu’il l’aimait.

Peut-être pour la première fois de sa vie, cet enfant se sentit en sécurité. Et lorsqu’un enfant découvre qu’un adulte croit réellement en lui, il peut commencer à croire en lui-même. Voilà « Lo taassoun ken laAshem Elokékhem ». Rav Trenk aurait pu appliquer mécaniquement le « ken » : voilà ce qu’un directeur de yéchiva doit faire lorsqu’un élève vole sa voiture et profane Chabbat. Mais il s’est posé une autre question : « Ve’ata… maintenant, qu’est-ce qu’Ashem attend de moi ? » Cette question a peut-être sauvé une vie.

Servir Ashem et non notre propre reflet

Mes amis, nous avons besoin de structures, de fidélité, de Halakha, d’étude, de discipline, de traditions familiales et communautaires. Sans kélim (réceptacles), aucune lumière ne peut demeurer. Mais les kélim ne sont pas Ashem. Le danger commence lorsque je préfère préserver ma boîte plutôt que rencontrer la volonté d’Ashem lorsqu’elle se présente à moi sous une forme que je n’avais pas prévue. Parfois Ashem te demande de tenir ferme et parfois de lâcher ; parfois de parler et parfois de te taire ; parfois de rester enveloppé dans ton talit et parfois de quitter la synagogue pour préparer une soupe ; parfois de terminer tes sept pages de Guémara et parfois de fermer la Guémara parce qu’une âme devant toi a besoin d’être entendue.

Cela demande une immense humilité, parce que nous aimons les certitudes : elles nous donnent le sentiment de contrôler notre univers. Mais Ashem n’est pas notre système de contrôle. Chaque Juif possède une mission unique, et cette mission se révèle aussi dans la personne qu’Ashem place aujourd’hui devant nous, dans l’enfant qui nous déstabilise, dans l’épreuve qui bouleverse notre programme, dans la conversation que nous n’avions pas prévue et dans la souffrance que nous aurions préféré ne pas voir. La question ultime de l’avodat Ashem n’est donc pas seulement : « Est-ce que je fais ce qui est juste ? » Elle est aussi : « Est-ce que je suis encore capable d’écouter ? »

Car la relation avec Ashem est vivante. Et peut-être que tout ce cours tient dans ces mots de Moché : « וְעַתָּה יִשְׂרָאֵל מָה ה׳ אֱלֹקֶיךָ שֹׁאֵל מֵעִמָּךְ » — Ve’ata Israël, ma Ashem Elokékha choel méimakh — « Et maintenant, Israël, qu’est-ce qu’Ashem ton Créateur demande de toi ? » Pas hier. Pas ce que les autres attendent. Pas ce que mon ego avait décidé. Maintenant.

Ce texte est dédié leïlouy nichmat הילד נתן יוסף בן יהודית — pour l’élévation de l’âme de l’enfant Nathan Yossef ben Yehoudith.