La passion de Moché : ne jamais renoncer à une âme

Une méditation inspirée d’un cours du Rav YY Jacobson sur Moché Rabbénou, Batya, Réouven et la responsabilité de ne jamais abandonner une âme.

Il existe une question douloureuse que beaucoup de familles connaissent, mais que l’on ose parfois à peine formuler. Que faire lorsqu’un fils, une fille, un jeune homme ou une jeune femme s’éloigne de la Torah ? Que faire lorsqu’il ne respecte plus le Chabbat, qu’il bouleverse l’atmosphère de la maison, qu’il provoque de la peine, de la tension, parfois des années de souffrance ? Arrive-t-il un moment où un père ou une mère peut dire : « Je n’en peux plus. Je préfère prendre mes distances » ? Et si nous ressentons cela pour notre propre enfant, que dire d’un juif qui ne fait même pas partie de notre famille, de notre communauté ou de notre milieu ? Pourquoi devrais-je me charger de lui ? Pourquoi devrais-je essayer de le rapprocher ?

On répond parfois : certes, le kirouv, le rapprochement d’un juif vers Ashem et vers la Torah, est quelque chose de magnifique. Le Tanya, particulièrement au chapitre 32, insiste sur l’amour de chaque juif, même lorsque son niveau spirituel semble très éloigné du nôtre. Mais certains disent : « Tout cela convient aux gens qui travaillent dans le kirouv, aux ‘Habad, aux Breslev, aux organisations spécialisées. Moi, je suis simplement un ben Torah, un avrekh, un père de famille. Ce n’est pas mon domaine. » Mes amis, ouvrons un seul passouk de la Torah et regardons comment nos Sages l’ont compris. Nous allons découvrir que ce sujet n’est pas une spécialité moderne. Il touche à la passion la plus profonde de Moché Rabbénou.

« Bévoékha » avant « betsétékha » : une bénédiction étrange

Dans les bénédictions de la paracha Ki Tavo, Moché dit : « בָּרוּךְ אַתָּה בְּבֹאֶךָ וּבָרוּךְ אַתָּה בְּצֵאתֶךָ » — Baroukh ata bevoékha ouvaroukh ata betsétékha — « Béni sois-tu à ton arrivée et béni sois-tu à ton départ » (Dévarim 28, 6). Mais posons-nous une question très simple : pourquoi d’abord « à ton arrivée », puis « à ton départ » ? Normalement, l’homme commence chez lui. La maison est précisément l’endroit où l’on n’a pas besoin de justifier sa présence. Si quelqu’un entre dans votre maison et vous demande : « Qu’est-ce que tu fais ici ? », ce n’est déjà plus vraiment votre maison ! On quitte donc d’abord son foyer, puis on arrive ailleurs. Le verset aurait dû dire : « Béni sois-tu à ton départ et béni sois-tu à ton arrivée. »

Le Midrach rapporte alors au nom de Rabbi Yehouda bar Rabbi Simon une lecture extraordinaire : ce passouk parle de Moché Rabbénou lui-même. « Béni sois-tu à ton arrivée » désigne son entrée dans ce monde ; « béni sois-tu à ton départ » désigne sa sortie de ce monde. Et qu’est-ce qui caractérise ces deux moments ? Lorsqu’il entre dans le monde, Moché rapproche une personne qui était extrêmement éloignée : Batya, la fille de Par’o. Lorsqu’il quitte le monde, il rapproche Réouven, fils de Yaakov. En quelques mots, le Midrach résume ainsi toute l’existence de Moché. Son premier acte et son dernier acte portent le même message : ne jamais renoncer à une âme.

Le premier acte de Moché : transformer Batya, fille de Par’o

Revenons à la scène. Yokhéved place son bébé dans une petite arche sur le Nil. Myriam se tient à distance. La fille de Par’o descend vers le fleuve, aperçoit la boîte, l’ouvre et voit un enfant qui pleure. « וַתַּחְמֹל עָלָיו » — Vata’hmol alav — « Elle eut compassion de lui » (Chemot 2, 6). Ce bébé est Moché Rabbénou. Il ne parle pas encore, il ne donne pas de cours, il ne prononce pas de discours. Pourtant, sa présence provoque déjà une révolution dans l’âme de cette femme.

La Guémara, dans le traité Sota, explique que lorsque Batya descendit « se laver dans le Nil », il ne s’agissait pas seulement d’un bain physique : elle descendait pour se purifier de l’idolâtrie de la maison de son père. Quelque chose en elle était déjà prêt à rompre avec le monde de Par’o. Mais l’enfant qu’elle découvre dans cette boîte fait surgir cette potentialité au grand jour. Regardons le courage nécessaire : son père vient de décréter la mise à mort des garçons hébreux. Prendre un bébé juif et l’introduire dans le palais même de Par’o semble presque suicidaire. Pourtant elle le fait. La rencontre avec Moché fait d’elle une autre personne.

Les Sages vont encore plus loin. Dans Divrei Hayamim (I 4, 18), elle apparaît sous le nom de Batya, littéralement « la fille d’Ashem ». Le Midrach explique qu’Ashem lui dit en substance : « Moché n’était pas ton fils, pourtant tu l’as appelé ton fils ; toi non plus, tu n’étais pas Ma fille, et Je t’appelle Ma fille. » Elle avait accueilli l’enfant d’Ashem ; Ashem l’accueille comme Son enfant. Voilà le premier effet produit par Moché dans ce monde : il prend celle qui semblait appartenir à l’univers le plus éloigné de la sainteté — la fille du persécuteur d’Israël — et révèle en elle une âme capable de choisir la vie, la bonté et la vérité.

Quand notre bras est trop court

Il y a dans cette histoire un détail magnifique. Nos Sages interprètent « וַתִּשְׁלַח אֶת אֲמָתָהּ » — Vatichla’h et amata — « elle étendit son bras » en disant que son bras s’allongea miraculeusement pour atteindre la boîte. Pourquoi la Torah nous transmet-elle une image pareille ? Parce qu’ici se cache une leçon pour toutes les situations où nous avons envie de dire : « Cela ne sert à rien, c’est hors de portée. »

Il existe des choses difficiles mais accessibles. Escalader une montagne demande de l’entraînement, des efforts et de la persévérance, mais cela reste dans le domaine du possible. Et puis il existe des réalités qui paraissent totalement hors de notre portée. Batya pouvait se dire : « Cette boîte est trop loin. Je ne peux pas l’atteindre. » Pourtant elle étend son bras. Et lorsque l’être humain tend sincèrement le petit bras dont il dispose, la main forte et le bras étendu d’Ashem rejoignent son geste. Nous n’avons pas toujours la capacité de terminer la mission. Nous avons la responsabilité de tendre la main.

C’est ainsi que l’histoire change. Toutes les personnes qui ont transformé le monde ont, à un moment donné, tendu une main sans savoir si elle atteindrait sa destination. Nous voulons parfois être certains du résultat avant d’agir : « Est-ce que mon enfant reviendra ? Est-ce que cet ami écoutera ? Est-ce que cette conversation aura un effet ? Est-ce que ce juif acceptera de mettre les téfilines, d’allumer les bougies de Chabbat, d’ouvrir un livre ? » Batya nous enseigne : commence par tendre la main. Ne prétends pas contrôler la suite.

Batya, la femme qui eut le courage de se rebeller

Divrei Hayamim appelle l’époux de Batya Méred, un nom qui signifie « révolte ». Nos Sages expliquent qu’il s’agit de Kalev ben Yefouné. Pourquoi est-il appelé Méred ? Parce qu’il se révolta contre le conseil des explorateurs. Et pourquoi Batya lui convient-elle ? Parce qu’elle aussi se révolta, contre le décret de son père. « Que celui qui s’est révolté épouse celle qui s’est révoltée. » Quel chidoukh extraordinaire : deux êtres humains qui refusèrent d’accepter un statu quo criminel.

Nous aimons parfois le « statu quo ». Mais quel statu quo ? Si le statu quo consiste à noyer des enfants, il faut se révolter. Si le statu quo consiste à accepter la haine gratuite, la division entre communautés, la destruction des relations dans une famille ou le désespoir face à une génération entière, alors la fidélité à Ashem peut précisément exiger de ne pas accepter le statu quo. Il existe des révoltes de l’ego, et il existe des révoltes de la néchama. Batya nous enseigne qu’une personne peut naître dans le palais de Par’o et devenir « Bat-Ya », une fille d’Ashem.

Et regardez quelque chose de plus profond encore : Moché Rabbénou lui-même naît grâce à une forme de révolte sainte contre un père. La Guémara Sota raconte qu’Amram, l’un des grands hommes de sa génération, se sépara de Yokhéved après le décret de Par’o. Tous les hommes d’Israël suivirent son exemple. Sa petite fille Myriam se leva alors contre la décision de son père : « Abba, ton décret est plus dur que celui de Par’o. Par’o ne condamne que les garçons ; toi, tu empêches également les filles de naître. Par’o ne peut atteindre que ce monde ; ta décision empêche aussi des âmes d’entrer dans le monde. » Amram entendit sa fille, reprit Yokhéved, les autres familles firent de même, et de cette union naquit Moché.

Moché naît donc parce que Myriam ose contester son père pour créer la vie. Puis Moché est sauvé parce que Batya ose contester son père pour préserver la vie. Et à la fin de sa vie, Moché devra réparer une autre rébellion contre un père : celle de Réouven.

Le dernier acte : ne pas abandonner Réouven

Juste avant sa disparition, Moché bénit les tribus : « יְחִי רְאוּבֵן וְאַל יָמֹת » — Ye’hi Réouven veal yamot — « Que Réouven vive et qu’il ne meure pas » (Dévarim 33, 6). Rachi, le grand commentateur qui donne à chaque mot de la Torah sa lecture essentielle, rapporte l’explication de nos Sages : que Réouven vive dans ce monde et ne meure pas dans le monde futur ; que sa faute ne lui soit plus retenue.

La Torah raconte, dans la paracha Vayichla’h, l’épisode de Bilha, et Yaakov reprochera sévèrement son comportement à Réouven avant de mourir. Nos Sages expliquent que Réouven n’a pas commis l’acte dans son sens littéral ; après la mort de Ra’hel, il a déplacé la couche de son père, refusant que Bilha prenne une place qu’il estimait devoir revenir à Léa. Mais selon son immense niveau, il avait franchi une limite grave. Il avait voulu intervenir dans la vie privée de son père et avait créé une rupture.

Des centaines d’années passent. Et la dernière chose que fait Moché Rabbénou avant de quitter ce monde est de prendre Réouven dans ses bras spirituellement : « Ye’hi Réouven veal yamot. » Ne le perdez pas. Ne définissez pas éternellement un homme par le moment où il s’est trompé. Ne transformez pas une faute en identité. Le Midrach voit ici le « Baroukh ata betsétékha » de Moché : comme sa venue au monde avait rapproché Batya, son départ rapproche Réouven.

Voilà quelque chose d’extraordinaire. Batya est apparemment la plus éloignée : une femme non juive, fille de Par’o, élevée dans le palais de l’homme qui persécute Israël. Réouven semble être le plus proche : premier-né de Yaakov Avinou, l’un des Chivté Ka. Moché les englobe tous les deux. Le plus éloigné extérieurement et celui qui, intérieurement, devrait être le plus proche mais qui a trébuché. Et entre les deux se trouve toute l’humanité que nous rencontrons.

Deux révoltes contre un père

Nous pouvons maintenant comprendre le lien profond entre Batya et Réouven. Tous deux ont vécu une révolte contre leur père. Mais toutes les révoltes ne se ressemblent pas. Batya se révolte contre Par’o pour sauver une vie. Réouven se révolte contre Yaakov à partir d’une indignation qu’il croit légitime, mais son geste est déplacé. Myriam, elle aussi, avait parlé à son père avec une audace incroyable, mais pour rendre la vie possible.

Moché Rabbénou porte la capacité de rectifier toutes ces formes de rupture. Il naît d’une confrontation qui recrée une famille ; il inspire une confrontation qui sauve sa propre vie ; puis il quitte le monde en guérissant la fracture d’un fils avec son père. Peut-être est-ce précisément cela que signifie rapprocher quelqu’un : savoir découvrir derrière une révolte une énergie qui peut être réorientée. Un jeune qui se rebelle peut utiliser cette puissance pour détruire, mais cette même puissance peut un jour devenir courage, vérité, indépendance intérieure et mission.

Cela ne signifie pas nier la faute, banaliser la souffrance ou prétendre que toute conduite est acceptable. Moché ne transforme pas l’erreur de Réouven en vertu. Mais il refuse que l’erreur possède le dernier mot. Il ne dit pas : « Réouven a eu raison. » Il dit : « Réouven doit vivre. »

Le Megaleh Amoukot : pourquoi Moché voulait-il tellement entrer en Erets Israël ?

Arrive alors l’un des passages les plus profonds du cours. Rabbi Nathan Nata Shapira de Cracovie, l’un des grands kabbalistes du XVIIe siècle, est connu sous le nom de son ouvrage, le Megaleh Amoukot, « Celui qui révèle les profondeurs ». La tradition témoigne de son extraordinaire sainteté et de la profondeur presque vertigineuse de ses écrits. Son ouvrage sur Vaet’hanan développe 252 approches différentes de la prière de Moché pour entrer en Erets Israël. Le chiffre 252 correspond à la guématria de « רַב לָךְ » — Rav lakh — « Cela te suffit » : rav vaut 202 et lakh 50.

Dans la 187e approche, le Megaleh Amoukot révèle une idée saisissante. Pourquoi Moché désirait-il tellement entrer en Erets Israël ? Nous pensons spontanément qu’il voulait accomplir les mitsvot liées à la terre, voir le pays ou achever personnellement sa mission. Mais il explique que Moché avait vu par roua’h hakodech la vision du prophète Tsephania : « כִּי אָז אֶהְפֹּךְ אֶל עַמִּים שָׂפָה בְרוּרָה לִקְרֹא כֻלָּם בְּשֵׁם ה׳ לְעָבְדוֹ שְׁכֶם אֶחָד » — Ki az ehpokh el amim safa beroura, likro koulam bechem Ashem, leovdo chekhem e’had — « Alors Je donnerai aux peuples une langue pure, afin qu’ils invoquent tous le Nom d’Ashem et Le servent d’un même élan » (Tsephania 3, 9).

Voilà ce dont Moché rêve. Il veut entrer en Erets Israël parce qu’il veut achever le travail commencé en Égypte : rapprocher les plus éloignés et faire connaître la Présence d’Ashem dans le monde. Il avait déjà accepté que le erev rav sorte d’Égypte avec Israël parce qu’il voulait les amener sous les ailes de la Chékhina. Maintenant il voit Erets Israël comme l’espace depuis lequel pourra rayonner cette connaissance universelle d’Ashem.

Le Megaleh Amoukot lit alors les mots « וָאֶתְחַנַּן אֶל ה׳ » — Vaet’hanan el Ashem d’une manière bouleversante. Moché ne prie pas seulement Ashem ; il prie en quelque sorte pour le Nom d’Ashem. Sa prière n’est pas : « Je veux entrer parce que moi, Moché, je veux quelque chose. » C’est : « Je veux que Ton Nom soit connu. Je veux que chaque créature sache d’où elle vient. Je veux que chaque âme retrouve sa source. »

Voilà le désir profond de Moché. Pas sa gloire. Pas son accomplissement personnel. Pas même son expérience spirituelle. Il veut qu’aucune âme ne reste loin.

« Rav lakh » : Réouven, Batya… et tous les autres

Et qu’Ashem lui répond-Il ? « רַב לָךְ » — Rav lakh. Le Megaleh Amoukot voit dans les deux lettres principales de rav, ר״ב, une allusion à Réouven et Batya. Comme si Ashem disait : « Moché, regarde ta vie. À ton arrivée dans ce monde, tu as rapproché Batya. À ton départ, tu rapproches Réouven. Tu as déjà implanté cette force dans l’histoire d’Israël. »

Et le mot rav apparaît aussi dans erev rav, ce groupe que Moché avait voulu faire entrer sous les ailes de la Chékhina. Batya, Réouven, le erev rav : le plus éloigné, le plus proche et tout ce qui se trouve entre les deux. « Rav lakh » : ta mission personnelle touche à sa fin. « Monte au sommet » et regarde vers l’avenir. D’autres continueront. Jusqu’au jour où s’accomplira la vision de Tsephania et où l’humanité pourra servir Ashem « chekhem e’had », d’un même élan.

Comprenez alors pourquoi le Midrach résume la vie de Moché avec « Baroukh ata bevoékha ouvaroukh ata betsétékha ». Dès son entrée dans le monde jusqu’à sa dernière respiration, sa vie entière forme une seule unité : rapprocher. Faire sortir le potentiel caché de Batya. Restaurer Réouven. Croire que derrière la distance existe encore un point qui attend d’être touché.

Une action vaut plus que mille soupirs

L’un des Rabbi de ‘Habad exprimait cette idée par une formule très forte : une seule action concrète vaut mieux que mille soupirs. Nous pouvons passer des journées entières à nous lamenter : « Regardez cette génération. Regardez ce qui se passe en Israël. Regardez la haine. Regardez les médias. Regardez les jeunes. Regardez ce qu’ils pensent des religieux. Regardez ce qu’ils disent des ‘harédim. Regardez ce que mon enfant est devenu. »

Peut-être avons-nous raison sur beaucoup de choses. Peut-être notre douleur est-elle parfaitement légitime. Il n’est pas question ici de juger un père ou une mère épuisé, blessé après des années de combats. Certaines situations demandent également des limites. Mais une question demeure : qu’ai-je fait aujourd’hui, concrètement, pour sauver une relation et rapprocher une âme ?

Pas mille théories. Une action. Un appel téléphonique. Une invitation à Chabbat. Un sourire. Une étude. Une paire de téfilines proposée avec respect. Une conversation où, pour une fois, je ne cherche pas à gagner. Un enfant que je regarde sans que mon visage lui crie : « Tu es ma déception. » Un juif que j’ai classé depuis longtemps dans une catégorie et auquel je décide de redonner un visage.

Et cela ne demande aucune compromission sur la Torah. Il ne faut pas tordre le Choul’han Aroukh pour aimer quelqu’un. Il ne faut pas diluer la yirat Chamaïm pour pratiquer Ahavat Israël. Au contraire. La Michna dans Pirké Avot nous dit au sujet d’Aharon : « אוֹהֵב אֶת הַבְּרִיּוֹת וּמְקָרְבָן לַתּוֹרָה » — Ohev et habriyot oumekarvan laTorah — « Il aime les créatures et les rapproche de la Torah » (Avot 1, 12). Remarquez la précision : on ne rapproche pas la Torah d’eux en la déformant. On les rapproche de la Torah, avec amour, patience et vérité.

Une file d’attente à 770

Je veux maintenant vous raconter une histoire. Je ne l’ai pas vécue moi-même ; je l’ai entendue d’un témoin oculaire, Rav Levi Bukiet, un ‘hassid ‘Habad de Chicago. Je l’ai rencontré des années plus tard à Brooklyn, à l’occasion d’une ‘houppa, et il m’a montré l’endroit où la scène s’était déroulée.

C’était à 770, le Beth Hamidrach du Rabbi de Loubavitch. À l’époque, le Rabbi avait l’habitude de distribuer du leka’h, un morceau de gâteau au miel, accompagné d’une bénédiction pour une année bonne et douce. Il le faisait avant Yom Kippour, et une distribution avait également lieu à Hochana Rabba pour ceux qui étaient arrivés plus tard pour Soukkot et Sim’hat Torah.

Les files étaient immenses. Elles pouvaient commencer devant 770 et s’étendre sur plusieurs rues de Brooklyn, mais elles avançaient vite. Des milliers d’hommes, puis des femmes et des enfants, passaient quelques secondes devant le Rabbi, recevaient un morceau de leka’h et une bénédiction.

Rav Bukiet se trouvait dans cette file avec son frère. Devant lui se tenait un homme qu’il identifia immédiatement comme un ‘hassid de Satmar, un homme sérieux, un Roch Yechiva, un talmid ‘hakham, vêtu selon la tradition des communautés ‘hassidiques hongroises. Et juste devant ce Roch Yechiva se trouvait un jeune homme à l’apparence totalement laïque, cheveux longs, sans signe visible d’une quelconque vie religieuse.

Le jeune homme arrive devant le Rabbi. Le Rabbi lui sourit chaleureusement, lui donne un morceau de gâteau et le bénit d’une année bonne et douce. Puis, au lieu de le laisser repartir, il l’interpelle en anglais : « Où comptes-tu être pour les hakafot de Sim’hat Torah ? »

Le jeune homme reste silencieux. Manifestement, les hakafot ne figuraient pas vraiment dans son programme. Le Rabbi lui dit alors : « Ce serait pour moi un grand plaisir si tu venais participer avec nous et danser ici pendant les hakafot. »

Vous connaissez la réponse américaine lorsqu’on veut refuser poliment sans dire non : “I’m going to try.” — “Je vais essayer.” Il répond donc au Rabbi qu’il va essayer, puis continue son chemin.

Rav Bukiet remarque alors que le visage du Roch Yechiva de Satmar s’est assombri. Il n’avait pas besoin d’être prophète pour comprendre ce qui le dérangeait. Pourquoi tant d’attention pour un jeune homme manifestement si éloigné ? Pourquoi le Rabbi lui-même doit-il l’inviter personnellement aux hakafot ?

Mais la file avance. Le Roch Yechiva arrive devant le Rabbi. Celui-ci lui donne son leka’h, le bénit, puis le rappelle soudainement.

« Vous étudiez le Yisma’h Moché ? »

Le Rabbi lui demande : « Est-ce que vous étudiez les livres du Yisma’h Moché ? »

Pour comprendre la question, il faut savoir ce que représente le Yisma’h Moché dans le monde de Satmar. Rabbi Moché Teitelbaum, le Yisma’h Moché, fut l’une des grandes figures ayant implanté la ‘Hassidout en Hongrie et l’un des ancêtres spirituels de la dynastie de Satmar. Demander à un ‘hassid de Satmar s’il étudie le Yisma’h Moché, c’est un peu comme demander à un ‘hassid ‘Habad s’il étudie le Tanya.

Le Roch Yechiva répond naturellement : « Certainement. »

Le Rabbi lui demande s’il connaît une histoire rapportée dans le Tehila leMoché, un texte biographique imprimé avec les enseignements du Yisma’h Moché. Puis le Rabbi commence à raconter.

Le Yisma’h Moché rapportait, au nom de ses maîtres, une histoire extraordinaire concernant la grandeur de celui qui ramène des juifs vers leur Père céleste. Dans le monde supérieur, Rachi rencontra Rabbi Its’hak de Drobitsh, le père du Maguid de Zlotchov, Rabbi Ye’hiel Mikhel, l’un des grands élèves du Baal Chem Tov. Son nom provoquait, disait-on, une immense agitation dans les mondes supérieurs.

Rachi demanda au père : « Qu’a donc ton fils de si exceptionnel pour que tous les mondes fassent tant de bruit autour de lui ? »

Rabbi Its’hak répondit : « Mon fils étudie la Torah lichma, uniquement pour elle-même. »

Rachi ne fut pas satisfait. Il existe d’autres grands juifs qui étudient la Torah lichma.

Il ajouta : « Il pratique énormément de jeûnes et de mortifications. »

Rachi n’était toujours pas convaincu. D’autres grands tsadikim ont purifié leur corps par des jeûnes et des privations.

« Il donne énormément de tsedaka, il distribue de grandes sommes aux pauvres. »

Là encore, Rachi ne trouva pas là l’explication suffisante à l’immense agitation provoquée dans les mondes supérieurs.

Puis Rabbi Its’hak dit : « Il consacre sa vie à rapprocher des juifs d’Ashem. Il a ramené de nombreuses personnes à la techouva. »

Alors, raconte le Yisma’h Moché, l’esprit de Rachi s’apaisa. Maintenant, il comprenait.

« Farshteit ? »

Le Rabbi termina l’histoire. Puis il regarda doucement le Roch Yechiva et lui demanda en yiddish : « Farshteit ? » — « Vous comprenez ? »

L’homme répondit qu’il comprenait. Très bien.

Imaginez le moment. Le Rabbi ne lui avait pas cité un discours ‘Habad. Il ne lui avait pas cité le Tanya ni un enseignement du Rabbi précédent. Il était entré dans son monde, dans ses références, dans l’héritage du Yisma’h Moché, pour lui montrer que l’amour de celui qui est éloigné n’est pas une invention contemporaine, ni une concession au monde moderne. Rachi lui-même, dans cette histoire, ne trouve pas dans l’étude lichma, les jeûnes ou même la tsedaka la raison ultime du tumulte céleste. Ce qui lui apporte la réponse est : « verabbim heshiv meavon » — il en a ramené beaucoup de la faute.

Et remarquez encore quelque chose. Le Rabbi avait vu le visage du Roch Yechiva. Il avait perçu la question qui l’habitait. Et il ne l’avait ni humilié ni attaqué. Il l’avait rapproché lui aussi. Il avait su parler à chacun dans son langage.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

À l’aube de Sim’hat Torah

Quelques jours passent. Sim’hat Torah arrive. 770 est rempli de milliers de personnes. Les hakafot du Rabbi commencent très tard dans la nuit et se terminent parfois vers trois ou quatre heures du matin. Le Rabbi remonte alors dans son bureau, mais les ‘hassidim continuent à danser pendant des heures.

Rav Bukiet raconte qu’il sortit de 770 vers six heures du matin pour aller se reposer un peu avant la tefila de Cha’harit et les hakafot de la journée.

Il approche de la porte et soudain il s’arrête.

Le jeune homme aux cheveux longs est là.

Celui qui avait répondu au Rabbi : « I’m going to try. »

Et à côté de lui se tient un vieux ‘hassid ‘Habad venu de Russie soviétique, la casquette sur la tête, un homme qui avait connu les persécutions communistes et qui avait risqué sa vie pour préserver la Torah et les mitsvot. Un homme qui avait peut-être connu la Sibérie pour son judaïsme.

Les deux hommes ont les bras posés sur les épaules l’un de l’autre.

Ils tournent en rond.

Ils dansent.

Encore un cercle. Encore un cercle. Encore un cercle.

D’un côté, un juif qui a défié l’Union soviétique pour ne pas abandonner la Torah. De l’autre, un jeune homme qui, quelques jours auparavant, semblait ne posséder aucun lien avec Sim’hat Torah. À six heures du matin, ils sont enlacés, les épaules unies, et ils dansent ensemble à 770.

Qui sait ce qui se passa ensuite dans la vie de cet homme ? Ce n’est même pas le point essentiel de l’histoire. Le point est qu’une main fut tendue. Une invitation fut lancée. Un homme qui aurait pu rester à l’extérieur entra dans le cercle.

Batya tend son bras vers une boîte qu’elle ne peut pas atteindre. Le Rabbi tend une invitation vers un juif qui semble très loin. Et quelque part, lorsque la main humaine se tend, quelque chose d’infiniment plus grand peut venir la prolonger.

« Verabbim heshiv meavon »

Le verset de Malakhi décrit le véritable guide spirituel par ces mots : « בְּשָׁלוֹם וּבְמִישׁוֹר הָלַךְ אִתִּי וְרַבִּים הֵשִׁיב מֵעָוֹן » — Bechalom ouvemichor halakh iti, verabbim heshiv meavon — « Il marcha avec Moi dans la paix et dans la droiture, et il ramena beaucoup de personnes de la faute » (Malakhi 2, 6). Cette expression, verabbim heshiv meavon, occupe une place particulière dans l’héritage des Rabbi de Loubavitch. Elle exprime une vie dans laquelle la spiritualité ne consiste pas seulement à s’élever soi-même, mais à faire en sorte qu’une autre âme découvre qu’elle aussi appartient à Ashem.

C’est notre responsabilité aujourd’hui, particulièrement avec nos propres enfants et nos élèves. Lorsqu’un enfant traverse une période de rupture, le réflexe naturel est parfois de penser uniquement à ce qu’il nous fait subir : « Il détruit mon Chabbat. Il détruit l’atmosphère. Il me fait honte. Après tout ce que j’ai fait pour lui… » La douleur est réelle. Mais Moché Rabbénou nous demande d’essayer d’entendre également une autre question : où est cette âme derrière son comportement ?

Même Réouven, le premier-né de Yaakov, a pu s’égarer. Même Batya, née dans la maison de Par’o, a pu découvrir en elle une grandeur extraordinaire. Nous ne savons jamais où se trouve le point de bascule d’une personne.

Notre mission n’est pas de garantir les résultats. Notre mission est de ne pas cesser trop vite de tendre la main.

Une vie entière qui devient une mission

« Baroukh ata bevoékha ouvaroukh ata betsétékha. » Depuis l’entrée de Moché dans le monde jusqu’à sa sortie, tout devient une seule trajectoire. À son arrivée : Batya. À son départ : Réouven. Au milieu : tout Israël, le erev rav, toutes les âmes qu’il porte, toutes les fautes qu’il supplie Ashem de pardonner, toutes les fois où il refuse qu’une chute devienne une condamnation définitive.

Et cette bénédiction devient celle de chacun d’entre nous. Du premier jour au dernier, chaque juif possède une mission unique que personne ne peut accomplir exactement à sa place. Peut-être qu’une partie de cette mission se trouve précisément dans les personnes qu’Ashem a placées autour de nous. Cet enfant. Ce conjoint. Cet ami. Ce collègue. Cet élève. Ce voisin. Peut-être qu’ils ne sont pas un obstacle sur le chemin de notre avodat Ashem. Peut-être qu’ils font partie du chemin.

Nous pouvons passer notre vie à demander pourquoi les autres sont ainsi. Moché nous invite à poser une autre question : quelle main puis-je tendre ?

Pas pour contrôler.

Pas pour imposer.

Pas pour diminuer la Torah.

Mais pour qu’une âme sache qu’une porte reste ouverte, qu’elle possède une place, qu’elle peut encore revenir et que son histoire n’est pas terminée.

Conclusion

La grandeur de Moché Rabbénou n’était pas seulement de monter au Sinaï. Elle était aussi de descendre chercher une âme. Sa première influence fut sur Batya, fille de Par’o. Sa dernière bénédiction fut pour Réouven, fils de Yaakov. Toute sa vie se tient entre ces deux extrêmes.

Et peut-être que c’est cela qu’Ashem attend également de nous : non pas que nous sauvions seuls le monde, mais que nous tendions aujourd’hui notre bras, même lorsqu’il semble trop court. Alors peut-être qu’Ashem prolongera cette main.

« וְרַבִּים הֵשִׁיב מֵעָוֹן » — Verabbim heshiv meavon — « Il en ramena beaucoup de la faute. »

Ce texte est dédié leïlouy nichmat הילד נתן יוסף בן יהודית — pour l’élévation de l’âme de l’enfant Nathan Yossef ben Yehoudith.

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