Le Roi est dans ton quotidien

Une méditation inspirée d’un cours du Rav YY Jacobson sur Eloul, le « Roi dans le champ » et la possibilité de rencontrer Ashem au cœur même de la vie ordinaire.

Il y a une question que nous devons nous poser au début du mois d’Eloul. Nous connaissons tous les mots : techouva, miséricorde, proximité, introspection, préparation à Roch Hachana. Nous connaissons même le célèbre enseignement : « HaMelekh bassadé », « le Roi est dans le champ ». Mais qu’est-ce que cela veut dire lorsque je me réveille un matin ordinaire, que mon téléphone sonne, que j’ai des factures à régler, des rendez-vous, des enfants, un travail, une maison, de la fatigue, parfois une blessure intérieure que personne ne voit ? Où est exactement le Roi dans tout cela ? Et surtout, comment ne pas faire d’Eloul une nouvelle source de pression religieuse, une nouvelle voix qui me répète que je ne suis jamais suffisamment à la hauteur ? Mes amis, ici se cache l’une des idées les plus profondes d’Eloul : peut-être qu’Eloul vient précisément nous apprendre que la rencontre avec Ashem ne commence pas lorsque nous quittons notre vie. Elle commence lorsque nous découvrons qui nous sommes à l’intérieur de notre vie.

Pourquoi Eloul n’est-il pas une fête ?

L’Admour Hazaken, Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, fondateur de ‘Habad et auteur du Tanya, pose dans son Likoutei Torah, dans le célèbre maamar « Ani Ledodi Vedodi Li », une question remarquable. Les enseignements du Ari Zal, Rabbi Its’hak Louria, maître majeur de la Kabbale de Tsfat, décrivent Eloul comme une période de révélation particulière des treize attributs de miséricorde divine. C’est pourquoi, dans les communautés séfarades, les Seli’hot commencent dès le début d’Eloul et font retentir encore et encore les mots : « ה׳ ה׳ אֵל רַחוּם וְחַנּוּן » — « Ashem, Ashem, plein de compassion et de grâce », au cœur des treize attributs révélés à Moché. Alors posons-nous une question simple : lorsque se manifeste dans le monde une sainteté particulière, cela produit généralement une modification de notre quotidien. Chabbat n’est pas un mercredi un peu plus spirituel, et Yom Tov n’est pas un lundi avec quelques prières supplémentaires. Nous cessons la mélakha, nous changeons de vêtements, nous dressons une autre table, nous entrons dans une atmosphère différente. La sainteté descend, et nous devons nous élever pour l’accueillir. Pourquoi Eloul, mois de miséricorde, de proximité et de désir divin, reste-t-il composé de journées totalement ordinaires ? On travaille, on fait des courses, on répond aux messages, on dit Ta’hanoun, la vie continue.

C’est alors que l’Admour Hazaken donne son célèbre machal, cette image devenue l’une des grandes métaphores de la ‘Hassidout : le Roi dans le champ. Lorsqu’un roi se trouve dans son palais, entrer auprès de lui est une affaire compliquée. Il faut une autorisation, il faut attendre, tout le monde n’est pas admis. Et même celui qui obtient une audience ne se présente pas n’importe comment. La Torah raconte ainsi qu’avant de se tenir devant Pharaon, Yossef doit être sorti de prison, se raser et changer de vêtements. On ne quitte pas le champ couvert de poussière pour pénétrer directement dans le palais. Mais il existe un moment où le roi quitte le palais et traverse les champs. Là, écrit l’Admour Hazaken, tout le monde peut sortir à sa rencontre. Pas besoin de relation spéciale, de rendez-vous, d’être un tsadik, un érudit ou un personnage exceptionnel. Le roi reçoit chacun « בסבר פנים יפות », avec un visage bienveillant, et montre à tous « פנים שוחקות », un visage souriant. Voilà Eloul.

Et voilà pourquoi Eloul n’est précisément pas un Yom Tov. En Chabbat et pendant les fêtes, je quitte en partie le champ pour entrer dans le palais. En Eloul, le Roi quitte le palais pour entrer dans mon champ. Je ne change pas nécessairement mes vêtements, je ne cesse pas mon travail. Ashem vient me rencontrer au milieu de ce qui ressemble à ma vie la plus ordinaire. La proximité d’Eloul n’est donc pas une sainteté qui exige de sortir du monde, mais une sainteté qui descend jusque dans le monde.

Mais où se trouve ce « champ » ?

J’ai eu le mérite d’entendre du Rabbi de Loubavitch, pendant une farbrenguen de Chabbat Choftim, au mois d’Eloul 5748, en 1988, une explication qui m’est restée profondément gravée. J’étais alors un jeune garçon de yéchiva. Le Rabbi semblait parler d’un autre sujet, mais en réalité il nous donnait la clé du Melekh bassadé. Pirkei Avot enseigne : « וְכָל מַעֲשֶׂיךָ יִהְיוּ לְשֵׁם שָׁמַיִם » — Vekhol maassékha yihyou lechem Chamaïm — « Que toutes tes actions soient accomplies au nom du Ciel » (Avot 2, 12). Et le roi Chelomo écrit : « בְּכָל דְּרָכֶיךָ דָעֵהוּ » — Bekhol derakhékha daéhou — « Dans toutes tes voies, connais-Le » (Michlé 3, 6). Ce principe est repris par le Rambam lorsqu’il décrit une vie entièrement orientée vers le service d’Ashem, et par le Choul’han Aroukh dans les lois de la conduite quotidienne.

Écoutons bien les mots : dans toutes tes voies. Lorsque tu vas travailler, lorsque tu fais de l’exercice, lorsque tu manges, lorsque tu te reposes, lorsque tu pars quelques jours en vacances, lorsque tu discutes affaires, travaux, banque, cuisine ou courses, lorsque tu bois un café, lorsque tu joues avec ton enfant, lorsque tu échanges quelques mots avec ton épouse ou ton mari : Bekhol derakhékha daéhou. La ‘Hassidout entend dans le mot daéhou, « connais-Le », une connaissance qui dépasse l’information intellectuelle. La Torah utilise le mot daat pour décrire un lien intime, une connexion. Le Tanya explique que le daat crée hitkachrout, l’attachement. « Bekhol derakhékha daéhou » signifie donc : dans chacune de tes routes, découvre la possibilité d’une connexion intime avec Ashem.

Et le Rabbi posa alors une question : pourquoi ce principe fondamental ne figure-t-il pas simplement parmi les 613 mitsvot comme une mitsva supplémentaire ? Parce que ce n’est pas une mitsva parmi d’autres. C’est la description de qui tu es. Une mitsva peut me demander d’accomplir un geste, de prononcer certaines paroles, d’éviter un comportement, de développer une émotion après réflexion. Mais « Bekhol derakhékha daéhou » ne concerne pas un moment particulier de la journée. Cela décrit la réalité intérieure d’un juif : ma vie entière peut devenir reliée à la Source de la vie. Quand un être humain respire-t-il ? Le lundi ? Le jeudi ? Seulement pendant Chabbat ? Non. Respirer n’est pas une activité que l’on ajoute à la vie. Respirer permet à la vie d’exister. De la même façon, « Kol maassékha yihyou lechem Chamaïm » n’est pas simplement une instruction supplémentaire à glisser dans un agenda déjà chargé. C’est la respiration profonde de l’existence juive.

Quand la présence d’Ashem devient une pression

Mais attention. Nous pouvons entendre cela de deux manières radicalement opposées. Quelqu’un peut écouter et ressentir immédiatement une pression terrible : « Même lorsque je mange ? Même lorsque je me repose ? Même lorsque je pars en vacances ? Même lorsque je veux simplement m’asseoir cinq minutes sur le canapé ? Laisse-moi respirer ! Je prie trois fois par jour, je mets les téfilines, j’étudie, j’accomplis des mitsvot. Est-ce que je ne peux jamais être simplement moi ? » Si c’est ainsi que nous comprenons Ashem, il y a effectivement un problème.

Des ‘Hassidim commentaient avec humour le passouk de David HaMelekh : « אִם אֶסַּק שָׁמַיִם שָׁם אָתָּה וְאַצִּיעָה שְּׁאוֹל הִנֶּךָּ » — Im essak Chamaïm, cham Ata ; veatsia Cheol, hinéka — « Si je monte vers les cieux, Tu es là ; si je descends jusque dans les profondeurs, Te voici encore » (Téhilim 139, 8). Un juif peut lire cela et penser : « Même là ? Il n’existe donc aucun endroit où l’on me laisse tranquille ? » Un autre lit exactement les mêmes mots et ressent : « Même là, Tu es avec moi. Même lorsque je tombe. Même lorsque je traverse l’obscurité. Je ne suis jamais abandonné. » Le passouk n’a pas changé. C’est notre représentation d’Ashem qui a changé.

Si je vois Ashem comme un surveillant immense, installé au-dessus de moi pour repérer chaque erreur, alors la proximité divine devient angoissante. Je veux manger une omelette tranquillement sans avoir l’impression qu’un inspecteur céleste vérifie chacune de mes bouchées. Mais ce n’est pas cela « Ein od milevado », « il n’existe rien en dehors de Lui ». Imaginez que je veuille utiliser mon téléphone, mon réfrigérateur ou mon ordinateur. Je branche la prise dans la prise murale. Est-ce une punition ? Est-ce que l’appareil se plaint : « Encore cette tyrannie de l’électricité ! Laissez-moi fonctionner seul ! » Non. Je le branche précisément pour qu’il puisse devenir ce qu’il est. Il existe une Source unique de vie, d’amour, de compassion, de vérité, de bonté, de créativité et d’infini. Me relier à Ashem ne signifie donc pas devenir moins moi-même. Cela signifie découvrir le courant profond qui donne vie à ce que je suis réellement.

Voilà pourquoi Bekhol derakhékha daéhou n’est pas une menace, mais une immense possibilité. Même dans une période douloureuse, même lorsque mon histoire n’est pas simple, même lorsque je porte des blessures, je peux demeurer relié à ma source. Et cela transforme tout. Si je mange en me coupant complètement de moi-même, en utilisant la nourriture seulement pour étouffer une émotion, est-ce vraiment prendre soin de moi ? Si mon travail m’oblige à devenir quelqu’un que je déteste, à manipuler ou mentir, est-ce vraiment une réussite ? Si je parle à mon conjoint ou à mon enfant sans aucune présence, comme si la personne devant moi n’était qu’un obstacle entre moi et ma prochaine notification, est-ce cela vivre ? Bekhol derakhékha daéhou est une forme de conscience profonde : ce moment est vivant, cette personne est vivante, cette conversation est sacrée, mon corps est un dépôt sacré, ma mission est ici.

Le Roi ne t’attend pas seulement à la synagogue

Voilà le sens profond du Melekh bassadé. Ashem ne veut pas être uniquement le Ashem de mes moments religieux. Il ne me demande pas de devenir quelqu’un d’autre pour Le rencontrer. Il vient dans le champ : dans mon bureau, dans ma cuisine, dans ma fatigue, dans mes projets, dans mon rapport à l’argent, dans ma manière de manger, dans mon téléphone, dans mes relations, dans mon corps, dans mes nerfs. Le mois d’Eloul révèle que la dveikout (attachement) à Ashem n’est pas quelque chose d’artificiel que l’on colle sur notre personnalité. Elle appartient à notre identité la plus profonde. Avant les détails de la mitsva, avant même nos réussites et nos échecs, il existe une relation essentielle.

La Torah nous donne cette phrase extraordinaire : « אֲנִי לְדוֹדִי וְדוֹדִי לִי » — Ani Ledodi Vedodi Li — « Je suis à mon Bien-Aimé et mon Bien-Aimé est à moi » (Chir HaChirim 6, 3). Les initiales des quatre mots forment אלול — Eloul. Nous insistons souvent sur le premier mouvement : Ani Ledodi, « je suis à mon Bien-Aimé ». Je dois faire techouva, prier mieux, corriger certaines choses. Tout cela est vrai. Mais n’oublions pas les deux mots suivants : Vedodi Li. Mon Bien-Aimé est à moi.

Et si Ashem s’intéressait réellement à toi ?

Le Tanya, au chapitre 41, propose à un juif de méditer sur le fait que « וְהִנֵּה ה׳ נִצָּב עָלָיו… וּבוֹחֵן כְּלָיוֹת וָלֵב אִם עוֹבְדוֹ כָּרָאוּי » : Ashem se tient auprès de lui et observe son cœur pour voir comment il Le sert. Encore une fois, vous pouvez entendre cette phrase comme une menace : « Magnifique ! Google sait déjà où je vais, mon téléphone sait ce que j’achète, maintenant Ashem me regarde également vingt-quatre heures sur vingt-quatre ! » Mais souvenez-vous de la naissance de votre premier enfant.

Beaucoup de parents connaissent cette scène. Pour le premier bébé, il existe parfois un carnet. Première fois qu’il se retourne : on écrit. Premier sourire : on écrit. Premier mot : on écrit. Il a fait quelque chose de complètement banal pour l’humanité depuis des milliers d’années, mais pour la maman et le papa, c’est extraordinaire : « Regarde ! Il s’est retourné tout seul ! » Pourquoi cette attention ? Parce qu’on l’aime. Après plusieurs enfants, le système de documentation devient souvent un peu moins rigoureux, pour des raisons parfaitement compréhensibles, mais le principe demeure : lorsque quelqu’un vous est profondément précieux, ses petits mouvements comptent.

Alors peut-être que « Ashem nitsav alav », « Ashem se tient auprès de lui », veut dire autre chose. Peut-être qu’Ashem ne me regarde pas parce qu’Il cherche à me coincer. Peut-être qu’Il regarde parce que ma vie compte pour Lui. La Michna dit : « וְכָל מַעֲשֶׂיךָ בַּסֵּפֶר נִכְתָּבִין » — « Toutes tes actions sont inscrites dans un livre » (Avot 2, 1). Cela peut faire peur, mais on peut aussi entendre : aucun de tes gestes n’est insignifiant. Une minute où tu résistes à une colère, un appel que tu prends avec patience, une parole que tu choisis de ne pas prononcer, un enfant auquel tu accordes cinq minutes de présence réelle, une personne que tu aides discrètement : tout cela a un poids éternel.

La Guémara enseigne ainsi que chacun doit pouvoir dire : « בִּשְׁבִילִי נִבְרָא הָעוֹלָם » — Bichvili nivra haolam — « Le monde a été créé pour moi » (Sanhédrin 37a). Ce n’est pas du narcissisme. Si je comprends correctement cette phrase, elle produit précisément l’humilité. Elle signifie : ma présence ici n’est pas accidentelle. J’ai une responsabilité irremplaçable. Chaque juif possède une mission qu’aucun autre ne peut accomplir exactement à sa place.

Amalek dit : Ashem est trop grand pour se soucier de toi

Lors d’une farbrenguen de Pourim que j’ai souvent réécoutée, le Rabbi développa une idée saisissante. Amalek a la même valeur numérique que le mot רם — ram, « élevé » : 240. Quel est le mensonge d’Amalek ? Il ne nie pas nécessairement l’existence d’Ashem. Il dit : « Ashem est ram, trop élevé, trop transcendant. Il a des galaxies à gérer. Tu crois sérieusement qu’Il s’intéresse à ton sandwich ? »

Imaginez : j’ai mangé de la viande il y a cinq heures et cinquante-neuf minutes, selon une coutume où l’on attend six heures avant de consommer du lait. « Tu veux me dire que le Créateur de l’univers s’intéresse à cette dernière minute ? Quelle vision minuscule d’Ashem ! » Cela peut sembler intelligent. Mais pensez à une mère. Elle aussi regarde l’heure pour savoir quand son bébé a mangé. Elle aussi remarque un changement minuscule. Non parce que son monde est petit, mais parce que son amour est grand. Amalek transforme la grandeur d’Ashem en distance. La Torah transforme la grandeur d’Ashem en proximité infinie.

Ashem dit : « אָהַבְתִּי אֶתְכֶם » — Ahavti etkhem — « Je vous ai aimés » (Malakhi 1, 2). Avraham est appelé « אַבְרָהָם אֹהֲבִי » — « Avraham, Mon bien-aimé » (Yéchayahou 41, 8), et Israël : « בְּנִי בְכֹרִי יִשְׂרָאֵל » — « Israël est Mon fils premier-né » (Chemot 4, 22). Nous ne parlons donc pas d’un système religieux froid. Nous parlons d’une relation.

« La terre est pleine de moyens de T’acquérir »

David HaMelekh s’émerveille : « מָלְאָה הָאָרֶץ קִנְיָנֶךָ » — Malea haarets kinyanekha — « La terre est pleine de Tes possessions » (Téhilim 104, 24). Le Maguid de Mézéritch, grand disciple du Baal Chem Tov et maître central de la première ‘Hassidout, jouait intérieurement avec ces mots : la terre est remplie de kinyanim, de possibilités de « T’acquérir », c’est-à-dire de créer une relation avec Toi. Je regarde un arbre : possibilité de relation. Je contemple une feuille : possibilité de relation. Je rencontre un être humain : possibilité de relation. Je mange, je marche, je travaille, je respire : possibilité de relation.

Mes amis, quelle vie différente cela produit ! Je n’ai plus besoin d’aller en vacances loin de moi-même pour pouvoir me reposer. Je peux partir en vacances et me retrouver davantage. Je n’ai plus besoin de manger pour m’anesthésier. Je peux manger pour nourrir une vie qui possède une mission. Je n’ai plus besoin de réussir professionnellement afin de prouver que j’existe. Je peux travailler parce que ce champ précis fait partie du lieu où ma néchama est appelée à révéler quelque chose qu’elle seule peut révéler. Le monde entier devient un immense champ, et le Roi s’y trouve déjà.

Le cœur d’Eloul ne se transmet pas avec des slogans

Nous arrivons maintenant à une dimension encore plus délicate. Comment faire descendre tout cela de l’intellect jusque dans le corps ? Nous pouvons savoir énormément de choses sur Ashem, donner un cours entier sur Ani Ledodi Vedodi Li, mais lorsque quelqu’un nous critique, lorsque nous échouons, lorsque nous sommes rejetés, lorsque nous avons peur, notre système nerveux révèle souvent ce que nous croyons réellement. La Torah dit : « וְיָדַעְתָּ הַיּוֹם וַהֲשֵׁבֹתָ אֶל לְבָבֶךָ » — Veyadata hayom vahachévota el levavékha — « Tu sauras aujourd’hui et tu ramèneras cela vers ton cœur » (Devarim 4, 39). Savoir est une étape. Faire descendre le savoir dans le cœur est une autre avoda.

Comment un père ou une mère transmet-il à son enfant le sentiment : « Ta vie a une valeur absolue. Tu es aimé. Ta présence est importante. Notre lien avec toi n’est pas conditionné par ta performance » ? Pas uniquement avec des mots. On peut répéter « mon chéri, je t’aime » des milliers de fois et pourtant transmettre autre chose par le ton, l’absence, l’impatience ou l’indisponibilité émotionnelle. Les mots sont des levouchim, des vêtements. L’enfant absorbe surtout l’expérience. Et malheureusement, beaucoup d’entre nous portent des blessures dans cet endroit précis. Certains ont grandi avec des adultes débordés, anxieux, traumatisés ou simplement incapables d’être émotionnellement présents, parfois parce que personne n’avait su être présent pour eux. L’enfant ne possède pas les mots pour expliquer ce qui manque, mais son corps apprend : « Peut-être que je ne compte pas vraiment. Peut-être que je dois mériter l’amour. Peut-être que si je deviens parfait, utile, drôle, performant ou invisible, on restera avec moi. »

Puis l’enfant devient adulte. Il entre dans un couple. Il devient parent. Et ses blessures entrent avec lui dans la maison. Ce n’est pas un reproche, c’est un appel à la guérison. Eloul nous offre une possibilité extraordinaire : laisser une relation plus profonde rééduquer progressivement notre cœur. Vedodi Li. Je compte. Ma vie compte. Ma mission compte. Pas parce que j’ai été parfait cette année, mais parce qu’avant toutes mes performances, il existe un lien.

Le nigoun que les mots ne pouvaient pas contenir

Il existe une histoire ‘hassidique à propos du Tséma’h Tsédek, troisième Rabbi de ‘Habad et petit-fils de l’Admour Hazaken. Après Souccot, il récitait un jour des Téhilim dans sa chambre, à proximité de la soucca. Un ‘hassid entendit au-dehors quelque chose de particulier et voulut saisir la manière dont le Tséma’h Tsédek disait les Téhilim. Il grimpa sur le sekhakh de la soucca pour mieux entendre. La Rabbanit entra pour ranger la soucca et découvrit soudain quelqu’un perché au-dessus d’elle. Elle le fit évidemment descendre. Mais ce ‘hassid, qui était un baal menaguen, avait déjà capté quelque chose : le nigoun.

Les mots étaient ceux de David HaMelekh : « הוֹדִיעֵנִי ה׳ קִצִּי וּמִדַּת יָמַי מַה הִיא אֵדְעָה מֶה חָדֵל אָנִי » — Hodiéni Ashem kitsi oumidat yamaï ma hi, éd’a mé ‘hadel ani — « Fais-moi connaître, Ashem, ma fin et la mesure de mes jours ; que je sache combien je suis fragile » (Téhilim 39, 5). Mais le ‘hassid n’avait pas seulement entendu des mots. Il avait entendu une expérience : « Ashem, ne me laisse pas gaspiller ma vie dans un ego imaginaire. Ne me laisse pas vivre loin de la réalité. Apprends-moi à vivre avec vérité. » Car lorsque l’être humain touche cet endroit, quelque chose s’ouvre. Il n’a plus besoin de tant de façade, de faux-semblants, d’arrogance ou de diplomatie artificielle. Mais il n’a pas non plus besoin de tomber dans la dépression, l’auto-dévalorisation ou le désespoir. Il peut simplement être vrai, un cœur ouvert devant Ashem.

Comment vivrais-tu si ton corps savait : « Vedodi Li » ?

Nous connaissons tous l’expérience d’un couple où l’un des conjoints ne ressent plus qu’il occupe une place centrale dans le cœur de l’autre. Peut-être qu’on lui répète : « Mais bien sûr que je t’aime ! » Ce n’est pas toujours suffisant. Dans un couple sain, l’homme doit pouvoir sentir : « Je compte profondément pour elle », et la femme : « Je compte profondément pour lui ». Non pas par possession, mais parce qu’un lien réel crée une présence. Et lorsque ce sentiment disparaît durablement, le couple se blesse.

Imagine maintenant que nous puissions progressivement ressentir : Vedodi Li. Mon Bien-Aimé est à moi. Le lien avec moi compte pour Ashem. Imagine que cette idée descende dans le corps, dans les épaules, dans l’estomac, dans la respiration, dans le système nerveux. Comment marcherais-tu dans la rue ? Comment parlerais-tu à ton enfant ? Comment réagirais-tu après une erreur ? Comment mangerais-tu ? Comment travaillerais-tu ? Comment entrerais-tu dans la prière ? Il y aurait certainement davantage de responsabilité, parce que chaque moment deviendrait précieux, mais il y aurait également tellement plus de menou’hat hanéfech, de sérénité intérieure. Tellement plus de joie. Tellement moins de panique.

Nous avons parfois imaginé que la crainte d’Ashem devait nous rendre anxieux. Mais une relation authentique avec Ashem peut au contraire nous libérer d’une quantité extraordinaire d’anxiété. Je n’ai plus besoin de fabriquer sans cesse ma valeur. Elle précède ma performance. Ensuite, oui, il existe des choses à réparer. Il existe des excuses à présenter, des habitudes à transformer, des décisions à prendre, des limites à poser, des mitsvot à renforcer. Eloul est évidemment un mois de techouva. Mais ne commençons pas par les détails en oubliant le fondement. Avant la question « Qu’est-ce que je dois corriger ? », il existe une question encore plus profonde : Qui suis-je ?

Eloul commence avant le bilan comptable

Nous avons parfois réduit Eloul à une comptabilité : cette faute, cette réussite, cette résolution, cette lacune. Le bilan est nécessaire, mais le Melekh bassadé nous demande de revenir encore plus profondément : avant toute mitsva particulière, il existe une relation qui rend les mitsvot possibles. Certains des grands maîtres, dans leurs discussions sur le décompte même des mitsvot, ont montré qu’il existe des fondements tellement essentiels qu’ils précèdent en quelque sorte l’architecture détaillée des commandements.

Le mois d’Eloul nous reconduit vers ce sol : Je suis à mon Bien-Aimé et mon Bien-Aimé est à moi. La tradition de nos Sages enseigne à propos de certaines expressions bibliques construites autour du mot « li » — « à Moi » qu’elles désignent quelque chose qui ne disparaît jamais. Il existe dans le lien entre une néchama juive et Ashem une dimension que les erreurs ne peuvent pas abolir. La faute peut couvrir, la douleur peut obscurcir, le trauma peut rendre la relation difficile à ressentir, le cynisme peut construire des murailles, mais quelque chose demeure. Et Eloul nous invite à nous asseoir suffisamment longtemps dans le silence pour commencer à l’entendre.

Là où tu es, le Roi t’attend

Alors comment rencontre-t-on le Roi dans le champ ? Pas nécessairement dans une expérience mystique. Peut-être demain matin, en préparant ton café. Peut-être lorsque tu entres dans ton bureau et que tu te rappelles : « J’ai une mission ici. » Peut-être lorsque tu t’assieds à côté de ton enfant et que, pendant cinq minutes, tu ranges ton téléphone. Peut-être lorsque tu manges quelque chose et que tu te demandes : « Est-ce que je prends soin de la vie qu’Ashem m’a confiée, ou suis-je simplement en train de fuir une émotion ? » Peut-être lorsque ton conjoint te parle et que tu choisis d’être réellement présent. Peut-être lorsque tu pars en promenade et que, pour une fois, tu ne cherches pas à être ailleurs. Peut-être dans une épicerie, en achetant du pain et du lait. Parce que le champ n’est pas un lieu géographique. Le champ, c’est ta vie. Et le Roi y est.

Conclusion — Le secret d’Eloul

Mes amis, peut-être que le secret d’Eloul tient finalement dans une seule phrase : Ashem n’attend pas que tu sortes de ta vie pour Le rencontrer. Il vient te rencontrer à l’intérieur de ta vie. Le Roi est dans le champ parce qu’Il veut que nous découvrions que notre lien avec Lui n’est pas réservé aux heures extraordinaires. Il traverse nos journées les plus simples. Ce lien nous accompagne lorsque nous sommes forts et lorsque nous sommes fragiles, lorsque nous réussissons et lorsque nous devons recommencer.

La question d’Eloul n’est donc pas seulement : « Qu’ai-je fait cette année ? » C’est : « Comment vivrais-je si je ressentais réellement que ma vie compte infiniment aux yeux d’Ashem ? » Et peut-être qu’alors nous pourrons entendre avec un cœur nouveau : « אֲנִי לְדוֹדִי וְדוֹדִי לִי » — Ani Ledodi Vedodi Li — « Je suis à mon Bien-Aimé et mon Bien-Aimé est à moi » (Chir HaChirim 6, 3).

Ce texte est dédié leïlouy nichmat הילד נתן יוסף בן יהודית — pour l’élévation de l’âme de l’enfant Nathan Yossef ben Yehoudith.

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