Ashem ne veut pas que tu trembles devant Lui
Une méditation inspirée d’un cours du Rav YY Jacobson sur la véritable yirat Chamaïm, la peur de perdre le lien et l’amour qu’Ashem porte à chaque âme.
Il existe une célèbre expression latine, souvent associée à l’empereur romain Caligula : Oderint, dum metuant — « Qu’ils me haïssent, pourvu qu’ils me craignent. » Toute la philosophie de la tyrannie se trouve dans ces quelques mots. Je ne cherche pas ton cœur, ta confiance ou ton amour. Je veux seulement avoir assez de pouvoir pour que tu trembles devant moi. Tu peux me détester, cela ne me dérange pas, tant que ta peur me permet de te contrôler.
Mes amis, nous savons instinctivement ce qu’une telle peur produit dans l’âme. Avoir peur de son patron, de son conjoint, de son père, de sa mère, de son enseignant, de son directeur ou de son autorité spirituelle ne crée généralement pas de proximité. La peur ferme le cœur. Elle pousse l’être humain à se cacher, à mentir, à jouer un rôle, à effacer les traces, à ne montrer que ce qui lui permettra d’échapper aux conséquences. Elle ne crée ni confiance, ni joie, ni intimité.
Comment comprendre alors que la Torah nous ordonne la yirat Ashem, la crainte d’Ashem ? Ashem souhaite-t-Il que Ses enfants L’aiment ou qu’ils tremblent devant Lui ? La vie juive doit-elle devenir une existence dominée par l’angoisse : « Attention, Ashem va te punir » ? Est-ce cela, notre relation avec Celui qui nous a créés, qui nous donne la vie à chaque instant et qui connaît la beauté infinie de notre néchama ?
Ici se cache une idée bouleversante. La véritable yirat Chamaïm ne signifie pas avoir peur d’Ashem. Elle signifie apprendre à craindre ce qu’Ashem Lui-même « craint » pour nous.
« Que te demande Ashem ? »
Dans la paracha de Ekev, Moché Rabbénou s’adresse au peuple d’Israël : « וְעַתָּה יִשְׂרָאֵל מָה ה׳ אֱלֹקֶיךָ שֹׁאֵל מֵעִמָּךְ כִּי אִם לְיִרְאָה אֶת ה׳ אֱלֹקֶיךָ לָלֶכֶת בְּכָל דְּרָכָיו וּלְאַהֲבָה אֹתוֹ » — Veata Israël, ma Ashem Elokékha choel méimakh, ki im leyira et Ashem Elokékha, lalékhet bekhol derakhav ouleahava oto — « Et maintenant, Israël, que te demande Ashem ton Créateur, sinon de craindre Ashem ton Créateur, de marcher dans toutes Ses voies et de L’aimer ? » (Dévarim 10, 12).
Le Maguid de Mézéritch pose une question grammaticale très simple, mais d’une profondeur vertigineuse. Si la Torah voulait seulement nous ordonner d’avoir peur d’Ashem, elle aurait pu dire : « Que te demande Ashem, sinon de craindre Ashem ? » ou encore : « de craindre devant Ashem ». Pourquoi Moché emploie-t-il cette formulation particulière : « לְיִרְאָה אֶת ה׳ אֱלֹקֶיךָ » — leyira et Ashem Elokékha ?
Ailleurs, le Tanakh utilise différentes formulations. David HaMelekh dit : « יִירְאוּ מֵה׳ כָּל הָאָרֶץ » — Yir’ou méAshem kol haarets — « Que toute la terre craigne devant Ashem » (Téhilim 33, 8). Mais il dit également : « יְראוּ אֶת ה׳ קְדֹשָׁיו » — Yérou et Ashem kedochav — « Craignez Ashem, vous qui Lui êtes consacrés » (Téhilim 34, 10). Pourquoi parfois craindre « devant » Ashem, et parfois craindre « la crainte d’Ashem » ?
Le Maguid répond par quelques mots : « שיהיה היראה שלך כמו היראה של ה׳ אלוקיך » — que ta crainte soit semblable à la crainte d’Ashem ton Créateur.
Mais Ashem peut-Il avoir peur ? De quoi Celui qui dirige le monde pourrait-Il avoir peur ?
La peur d’un père pour son enfant
Le Maguid de Mézéritch, Rabbi Dov Ber, fut le grand continuateur du Baal Chem Tov et l’un des maîtres qui donnèrent sa profondeur intellectuelle à la pensée ‘hassidique. Dans son ouvrage Or Torah, qui rassemble nombre de ses enseignements, il explique qu’il existe deux formes de crainte radicalement différentes.
La première est la peur de la punition. Je ne veux pas souffrir. Je ne veux pas perdre mon argent, ma réputation, ma santé, ma place dans la communauté ou ma part dans le monde futur. Je vais donc essayer de me comporter correctement. Cette peur peut parfois être utile. Si elle empêche une personne de commettre une folie, elle a certainement sa valeur. Mais le Maguid emploie une expression tranchante : comparée à la véritable yirat Ashem, cette peur « n’est rien ». Elle ne touche pas encore l’essence de la relation.
La crainte d’Ashem pour l’être humain n’est pas la peur de devoir le punir. C’est la crainte du mal que la faute elle-même risque de produire en lui. Ashem nous aime comme un père aime son enfant. Un père ne redoute pas d’abord d’avoir à sanctionner son fils. Il redoute que son fils se blesse, tombe malade, perde sa sensibilité, s’éloigne de sa propre vérité ou emprunte un chemin qui détruira sa vie.
Ashem ne regarde pas la faute comme un souverain vexé qui attend l’occasion de frapper. Il la regarde comme un Père qui voit un poison pénétrer dans le cœur de Son enfant. Il connaît la sainteté de cette âme. Il sait ce qu’elle peut devenir, ce qu’elle peut offrir au monde, la lumière qu’elle seule est capable de révéler. Il « craint » que cette âme oublie qui elle est.
Voilà ce que Moché nous demande : « Israël, peux-tu apprendre à te regarder avec les yeux d’Ashem ? Peux-tu commencer à craindre pour toi ce qu’Ashem craint pour toi ? »
Le petit garçon, l’écharde et l’aiguille
Le Maguid donne une parabole. Un père voit son petit garçon s’apprêter à sortir jouer sans chaussures. Il lui dit : « Mon enfant, mets tes chaussures. Une épine pourrait entrer dans ton pied. » Mais le garçon est jeune. Il veut courir, jouer, sentir la terre sous ses pieds. Il ne mesure pas le danger et sort pieds nus.
Une écharde s’enfonce profondément dans son pied. Au début, la douleur n’est peut-être pas insupportable. L’enfant continue même à jouer. Mais lorsqu’il rentre à la maison, son père examine la plaie. Il comprend immédiatement que l’écharde doit être retirée. Si elle reste à l’intérieur, elle peut provoquer une infection, une inflammation et, dans certaines situations, mettre la santé de l’enfant en danger.
Le père prend une aiguille. L’écharde est profondément enfoncée ; il doit ouvrir légèrement la chair autour d’elle pour pouvoir l’extraire. L’enfant commence à crier : « Arrête ! Papa, arrête ! Tu me fais mal ! » Chaque cri transperce le cœur du père. Il ne prend aucun plaisir à la souffrance de son fils. Pourtant, il ne peut pas s’arrêter. Ce qui serait réellement cruel ne serait pas de poursuivre l’extraction. Ce serait de dire : « Je ne supporte plus de t’entendre pleurer, gardons donc l’écharde dans ton pied. »
Nous confondons souvent la maladie avec le traitement. Nous croyons que la grande tragédie est l’aiguille qui retire l’écharde, alors que le véritable danger est l’écharde cachée à l’intérieur.
Le lendemain, le garçon veut à nouveau sortir pieds nus. Que lui dit son père ? Il lui parle dans un langage qu’il peut comprendre : « Souviens-toi de l’aiguille et de la douleur d’hier. Mets tes chaussures afin que cela ne se reproduise pas. » L’enfant redoute l’aiguille. Le père, lui, redoute l’infection. Ils ont tous les deux peur, mais ils n’ont pas peur de la même chose.
La peur de l’enfant est : « Je ne veux pas avoir mal lorsque Papa retirera l’écharde. » La peur du père est : « Je ne veux pas qu’une écharde pénètre dans le corps de mon enfant et menace sa santé. »
De la même manière, nous redoutons parfois la conséquence de la faute, tandis qu’Ashem « redoute » la faute elle-même. Nous avons peur de la honte, de la perte, de la punition ou de la souffrance. Ashem craint que quelque chose d’étranger s’introduise dans notre âme et nous coupe de notre vitalité.
Le chirurgien qui ne supportait pas la vue du sang
Le Rabbi de Loubavitch employa un jour une image saisissante à propos de décisions politiques et sécuritaires prises en Erets Israël. Il comparait la responsabilité d’un dirigeant à celle d’un médecin chargé de retirer une tumeur dangereuse. Le chirurgien ouvre le corps du patient et aperçoit du sang. Soudain, il recule : « Je ne supporte pas le sang ! Je veux la tranquillité, la douceur et la paix. » Il referme alors le patient sans avoir retiré la tumeur.
Extérieurement, la scène paraît plus paisible. Il n’y a plus d’incision visible, plus de sang, plus de cris. Mais la maladie est toujours présente et continue de progresser. Le calme apparent n’était pas une guérison ; c’était un report du problème.
Cette image ne signifie évidemment pas qu’il faille rechercher la douleur, la violence ou la confrontation. Elle signifie qu’une compassion qui refuse de regarder le mal en face peut devenir une cruauté. Dans une famille, une communauté, une société ou une âme, il existe des problèmes que l’on préfère repousser parce que leur traitement est douloureux. On recherche le silence immédiat, mais l’écharde reste à l’intérieur.
La véritable bonté ne consiste pas toujours à éviter toute douleur. Elle consiste à distinguer la douleur qui détruit de celle qui guérit. L’aiguille du père fait mal, mais elle est mue par l’amour. L’écharde ne fait parfois presque pas mal au début, mais elle peut empoisonner tout le corps.
Deux manières d’avoir peur dans un couple
Prenons maintenant l’exemple du mariage. Que penserions-nous d’un couple dans lequel le mari se comporte correctement uniquement parce qu’il a peur de la réaction de son épouse ? Ou d’une femme qui respecte son engagement seulement parce qu’elle redoute d’être découverte, humiliée ou punie ?
Lorsque la peur est le seul rempart empêchant une faute grave, mieux vaut cette peur que l’effondrement complet. Mais quelle tristesse de réduire une relation aussi profonde à une stratégie d’évitement des conséquences.
Il existe une crainte infiniment plus élevée. Un homme et une femme ont bâti pendant dix, vingt ou trente années une relation de confiance, d’amour, de loyauté et de présence. Ils ont traversé des crises, demandé pardon, appris à écouter, travaillé leurs midot, renoncé à leur orgueil et recommencé après des échecs. Ils ont construit ce lien avec des larmes, de la sueur, de la patience et parfois une véritable messirout néfech.
La personne se dit alors : « Pour quelques minutes d’excitation ou une jouissance superficielle, vais-je détruire ce que nous avons construit avec tant d’amour ? Vais-je jeter à la poubelle une relation aussi rare pour une illusion passagère ? »
Cette personne éprouve une peur. Mais elle n’a pas principalement peur d’être découverte. Elle a peur de perdre quelque chose d’infiniment précieux. Cette crainte ne vient pas de l’absence d’amour. Elle vient précisément de la profondeur de l’amour.
Nos Sages enseignent : « שְׂכַר מִצְוָה מִצְוָה וּשְׂכַר עֲבֵרָה עֲבֵרָה » — Sekhar mitsva, mitsva ; ousekhar avéra, avéra — « La récompense d’une mitsva est la mitsva, et la conséquence d’une faute est la faute elle-même » (Pirké Avot 4, 2). Les maîtres de la ‘Hassidout expliquent que la plus grande récompense d’une mitsva est la proximité qu’elle crée. La plus grande perte provoquée par une faute est la rupture qu’elle introduit.
Le plus grand cadeau d’un bon mariage est le mariage lui-même. Et la douleur la plus profonde d’une relation abîmée est la perte de cette relation. Les conséquences extérieures existent, mais elles ne sont pas le cœur du sujet.
« J’ai demandé pardon, pourquoi pleure-t-elle encore ? »
Il arrive qu’un couple se rende en thérapie après une blessure. L’épouse explique en larmes ce qu’elle a vécu. Son mari répond : « D’accord, je suis désolé. Je ne le referai plus. Tu ne veux plus que j’aille à cet endroit ? Je n’irai plus. Tu ne veux plus que je prononce cette phrase ? Je ne la dirai plus. J’ai demandé pardon. Que veux-tu encore ? »
Il a peut-être employé les bons mots. Pourtant, elle pleure davantage. Il ne comprend pas : « Je me suis excusé ! »
Mais elle ressent que son objectif principal est de faire cesser la discussion. Il veut retrouver sa tranquillité, non retrouver le lien. Sa demande de pardon signifie presque : « J’ai accompli la procédure nécessaire ; maintenant, laisse-moi tranquille. » Elle entend les excuses, mais elle ne sent pas qu’il perçoit la douleur de la séparation.
La différence est immense. Une personne peut regretter d’avoir été prise, regretter les cris, les complications et les conséquences, tout en ne regrettant pas encore la rupture elle-même. Elle veut retirer la punition, pas l’écharde.
La véritable techouva commence lorsque je suis capable de dire : « Ce qui me fait le plus mal n’est pas ta réaction. C’est d’avoir créé une distance entre nous. Même si personne ne l’avait découvert, quelque chose d’essentiel aurait été endommagé. »
Lorsque l’enfant apprend à ne plus avoir besoin de personne
Pourquoi sommes-nous parfois incapables de ressentir la douleur de la déconnexion ? Il faut aborder cette question avec beaucoup de délicatesse.
Lorsqu’un enfant n’a pas reçu, pour une raison ou une autre, la qualité de présence et de lien dont son âme avait besoin, la douleur peut devenir insupportable. Il ne s’agit pas nécessairement de parents méchants ou indifférents. Certains parents étaient eux-mêmes blessés, dépassés, absents émotionnellement ou incapables de donner ce qu’ils n’avaient jamais reçu. Mais l’enfant, lui, ressent un vide.
Pour survivre, sa néfech habehemit, son système de protection, peut lui murmurer : « Tu n’as besoin de personne. Tu peux réussir seul. Ne dépends de personne. Ne ressens pas trop. Sois fort. »
L’enfant apprend alors à remplacer le lien par la performance. Il ne cherche plus à être connu ; il cherche à être admiré. Il ne cherche plus une présence ; il cherche une validation. Il peut devenir brillant, efficace, discipliné, actif et même extraordinairement accompli. Mais une partie de son cœur demeure protégée derrière un mur.
Un garçon entre à la yéchiva. Il possède un esprit remarquable. Il comprend les souguiot, pose des questions puissantes et découvre un Rambam ou un Tossefot qui semble contredire le raisonnement de son Roch Yéchiva. Tout le monde s’émerveille : « Quel génie ! Quel futur talmid ‘hakham ! » Il reçoit l’attention dont il avait besoin et conclut inconsciemment : « Voici comment on crée une relation : en étant brillant et en prouvant que l’autre a tort. »
Puis il se marie. Son épouse lui exprime une émotion, une frustration ou une douleur. Il réagit comme à la yéchiva : il analyse son argument, démontre ses contradictions et prouve, Rambam et Rachba à l’appui, qu’elle a mal compris la situation. Il attend presque une médaille. Mais elle est anéantie.
Pourquoi ? Parce qu’une épouse qui partage sa douleur ne demande pas toujours un cours magistral. Elle cherche parfois de l’empathie, de l’écoute, de la présence et une âme capable de demeurer avec son âme. La méthode qui lui apportait le succès dans la maison d’étude devient un échec lorsqu’elle est employée comme substitut à l’intimité.
Il ne s’agit pas de juger cet homme. Beaucoup d’entre nous connaissent ce mécanisme, chez les hommes comme chez les femmes. Nous avons appris à réussir, à fonctionner, à accomplir, à résoudre et à obtenir des résultats. Mais nous n’avons pas toujours appris à être présents. Or nos conjoints et nos enfants ne demandent pas uniquement notre efficacité. Ils cherchent notre cœur.
Chaque juif possède une mission unique dans le monde. Mais cette mission ne peut pas toujours se révéler à travers la performance seule. Elle a besoin d’un cœur vivant, capable d’aimer, d’écouter et d’être touché.
Trois garçons surpris en train de fumer le Chabbat
On raconte qu’avant la guerre, dans une yéchiva renommée, trois garçons furent surpris dans leur chambre en train de fumer une cigarette en plein Chabbat. Le responsable de la yéchiva entra et resta stupéfait. Il s’agissait de trois bons élèves, intelligents et sérieux, mais ils venaient de transgresser ouvertement le Chabbat.
Les garçons cherchèrent immédiatement une excuse. Le premier dit : « J’avais oublié que nous étions Chabbat. » Le deuxième déclara : « J’avais oublié qu’il était interdit de fumer Chabbat. » Le troisième soupira : « Et moi, j’avais oublié de fermer la porte. »
Cette dernière réponse révèle tout. Il n’est pas attristé par ce qu’il a fait. Il regrette seulement d’avoir été découvert.
C’est parfois ainsi que nous vivons nos fautes. « J’aurais dû effacer le message. J’aurais dû fermer la porte. J’aurais dû être plus prudent. » La douleur n’est pas : « Comment ai-je pu trahir cette relation ? » La douleur est : « Comment ai-je pu laisser des traces ? »
La yirat Chamaïm du Maguid commence au moment où ma question change. Je ne demande plus seulement : « Vais-je être pris ? » Je demande : « Que cette action est-elle en train de faire à mon âme ? Que fait-elle à ma relation avec Ashem, à mon mariage, à mes enfants et à la mission pour laquelle je suis venu au monde ? »
Deux formes de judaïsme
Il existe donc deux manières de vivre le judaïsme. La première repose essentiellement sur la peur de la punition. Ashem est perçu comme le Maître puissant du monde, capable de récompenser et de sanctionner. Je dois remplir ma liste d’obligations, éviter les interdits, accomplir les mitsvot et rester dans les limites afin de ne pas subir de conséquences.
Cette approche peut avoir sa place aux premiers niveaux de la vie spirituelle. Un enfant ne comprend pas toujours la portée d’un danger. On lui parle donc de l’aiguille qu’il connaît déjà. De même, lorsqu’une personne est sur le point de commettre une faute destructrice, toute pensée capable de l’arrêter peut devenir précieuse.
Mais Ashem nous invite à grandir. « מָה ה׳ אֱלֹקֶיךָ שֹׁאֵל מֵעִמָּךְ » — « Que te demande Ashem ? » Il te demande de ne pas rester éternellement un petit enfant qui ne craint que l’aiguille. Il t’invite à comprendre l’écharde.
« Je ne veux pas que tu aies simplement peur de Moi. Je veux que tu découvres combien notre relation est précieuse. Je veux que tu comprennes la beauté de ta propre âme. Je veux que tu craignes de perdre ton intégrité, ta sensibilité et ta capacité à aimer. Je veux que ta crainte ressemble à la Mienne. »
De quoi Ashem a-t-Il « peur » ?
Le Midrach enseigne, à propos du verset « מַגִּיד דְּבָרָיו לְיַעֲקֹב חֻקָּיו וּמִשְׁפָּטָיו לְיִשְׂרָאֵל » — Maguid devarav leYaakov, ‘houkav oumichpatav leIsraël — « Il révèle Ses paroles à Yaakov, Ses lois et Ses jugements à Israël » (Téhilim 147, 19), qu’Ashem accomplit Lui-même, pour ainsi dire, ce qu’Il demande à Israël.
Nous comprenons comment Ashem manifeste l’amour. Il déclare : « אָהַבְתִּי אֶתְכֶם אָמַר ה׳ » — Ahavti etkhem, amar Ashem — « Je vous ai aimés, dit Ashem » (Malakhi 1, 2). Mais comment accomplit-Il la yira ? De quoi pourrait-Il avoir peur ?
Nos Sages enseignent : « הַכֹּל בִּידֵי שָׁמַיִם חוּץ מִיִּרְאַת שָׁמַיִם » — Hakol bidé Chamaïm ‘houts miyirat Chamaïm — « Tout est entre les mains du Ciel, à l’exception de la crainte du Ciel » (Berakhot 33b). Ashem nous a confié la liberté de notre prochain pas. Pour ainsi dire, Il attend : « Quel choix fera Mon enfant ? Va-t-il se souvenir de sa grandeur ou se regarder comme un être sans valeur ? Va-t-il ouvrir son cœur ou s’enfermer davantage ? Va-t-il choisir le lien ou la rupture ? »
Ashem « craint » la distance. Il craint que nous ne sachions plus qui nous sommes. Il craint que nous nous enfermions dans une boîte intérieure et que nous nous décrivions comme des perdants, des êtres insignifiants ou des âmes irrémédiablement abîmées.
Ashem sait pourtant que « pour toi, le monde a été créé ». Il sait que tu portes une étincelle que personne d’autre ne peut révéler. Il connaît ta mission unique, y compris lorsque toi-même tu ne vois plus que tes échecs.
La peur d’Ashem n’est pas : « Comment vais-Je le punir ? » Sa peur est : « Comment Mon enfant peut-il ignorer une lumière aussi grande ? Comment peut-il vivre si loin de ce qu’il est réellement ? »
Ne crains pas le traitement, crains la blessure qui reste cachée
L’Admour Hazaken, Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, élève du Maguid et auteur du Tanya, relève une difficulté dans le verset : « רְאֵה נָתַתִּי לְפָנֶיךָ הַיּוֹם אֶת הַחַיִּים וְאֶת הַטּוֹב וְאֶת הַמָּוֶת וְאֶת הָרָע » — Reé natati lefanékha hayom et ha’haïm veet hatov, veet hamavet veet hara — « Vois, J’ai placé devant toi aujourd’hui la vie et le bien, la mort et le mal » (Dévarim 30, 15).
Nous aurions pu nous attendre à l’ordre suivant : le bien et la vie, le mal et la mort. Le bien produit la vie, et le mal conduit à la mort. Pourquoi la Torah place-t-elle d’abord la vie puis le bien, la mort puis le mal ?
Parce que la mort n’est pas encore le mal ultime. Certains processus de réparation peuvent être douloureux, dans ce monde ou au-delà. Pourtant, cette douleur peut précisément être le chemin de la guérison. Le véritable mal est ce qui coupe l’être humain de sa source, ce qui empoisonne son âme et demeure caché à l’intérieur.
Une personne porte parfois depuis des dizaines d’années une douleur émotionnelle enfouie. Elle finit par rencontrer un thérapeute compétent, capable de l’accompagner vers une libération. Mais ce processus peut être pénible. Pour relâcher une blessure, il faut souvent être capable de la regarder, de la nommer et de la ressentir.
Le Baal Chem Tov lisait ainsi la parole prononcée devant la mer : « כִּי אֲשֶׁר רְאִיתֶם אֶת מִצְרַיִם הַיּוֹם לֹא תֹסִפוּ לִרְאֹתָם עוֹד עַד עוֹלָם » — Ki acher reitem et Mitsraïm hayom, lo tossifou lirotam od ad olam — « Les Égyptiens que vous voyez aujourd’hui, vous ne les reverrez plus jamais » (Chemot 14, 13). Lorsque tu es prêt à regarder ton Mitsraïm, ton enfermement intérieur, tu peux cesser d’être poursuivi par lui. Mais lorsque tu l’enterres dans les profondeurs de ton système, il peut continuer à diriger ta vie depuis l’ombre.
On ne peut pas lâcher ce que l’on refuse de tenir un instant dans sa conscience. Pour libérer une douleur, il faut parfois accepter de la rencontrer. La ressentir n’est pas la tragédie. Elle était déjà là. La rencontre peut être le début de la Guéoula.
Ne crains donc pas l’aiguille qui retire l’écharde. Crains l’écharde qui demeure dans la chair parce que personne ne veut la voir.
Le silence n’est pas toujours la paix
Cette idée s’applique également à la vie collective. Pendant des années, des dirigeants peuvent préférer ne pas regarder une menace ou une haine croissante. Ils recherchent un calme immédiat. On repousse le problème à l’année suivante, puis à la suivante. Extérieurement, tout semble tranquille. Mais l’écharde reste présente.
La question n’est pas de glorifier la force ou de rechercher la guerre. La question est de savoir si notre désir de tranquillité nous empêche de reconnaître la réalité. Une paix véritable exige parfois le courage de regarder le danger, comme une guérison personnelle exige le courage de regarder une blessure.
Dans notre vie aussi, nous disons : « Pourquoi remuer le passé ? Pourquoi parler de cette difficulté conjugale ? Pourquoi regarder mon addiction, ma colère ou mon besoin maladif d’approbation ? Tout semble calme aujourd’hui. »
Mais quel est ce calme ? Est-ce la sérénité d’un organisme guéri, ou le silence d’une douleur anesthésiée ?
Une personne peut vivre cinquante-quatre ans avec une matière toxique enfouie dans son cœur. Lorsqu’elle commence enfin à l’extraire, elle souffre. Pourtant, elle peut dire : « Merci. Merci de m’aider à retirer ce qui me détruisait silencieusement. »
Le sens profond du Guéhinam
Un grand maître du Moussar entra un jour dans le cabinet d’un médecin et déclara à son accompagnateur : « Voici le Guéhinam. » Le médecin, surpris et peut-être blessé, lui demanda : « Pourquoi appelez-vous mon cabinet ainsi ? Ici, nous guérissons les malades ! »
Le maître répondit en substance : « Et que crois-tu donc que soit le Guéhinam ? »
Nous imaginons parfois le Guéhinam comme un système de vengeance. Mais dans cette perspective, il représente un processus de nettoyage de l’âme. Lorsque quelque chose de faux, d’impur ou de destructeur s’est profondément attaché à la personne, l’en retirer peut être douloureux. La douleur n’est pas l’objectif. La guérison est l’objectif.
Il ne faut pas craindre davantage le médecin que la maladie. Le médecin peut provoquer une douleur passagère pour sauver la vie. De même, les réparations de l’âme ne sont pas le mal absolu. Le mal absolu serait de demeurer éternellement coupé de son propre cœur.
Ashem ne cherche pas à nous faire souffrir. Il cherche à nous ramener à nous-mêmes. Sa « crainte » est que nous nous habituions à une existence diminuée et que nous appelions cette diminution « la vie ».
« Que la crainte du Ciel repose sur vous »
Antigonos de Sokho, l’un des premiers maîtres de la Michna, déclare dans Pirké Avot : « וִיהִי מוֹרָא שָׁמַיִם עֲלֵיכֶם » — Vihi mora Chamaïm alékhem — « Que la crainte du Ciel repose sur vous » (Pirké Avot 1, 3).
Pourquoi avait-il besoin de nous le rappeler ? La crainte d’Ashem est déjà une mitsva explicite de la Torah.
Le Maguid de Mézéritch propose une lecture extraordinaire. Antigonos ne dit pas seulement : « Ayez peur du Ciel. » Il dit : « Que la peur du Ciel soit sur vous. » Que la même préoccupation qui existe au Ciel devienne votre propre préoccupation.
Quelle est la crainte du Ciel ? Que l’âme se coupe de sa vérité. Qu’une pensée, une parole ou une action rende l’être humain moins sensible, moins honnête, moins vivant. Qu’un enfant d’Ashem perde conscience de sa propre sainteté.
La vraie question n’est donc pas seulement : « Quelle punition recevrai-je pour cette médisance ? » La question est : « Que fait la médisance à ma bouche, à mon regard et à mon cœur ? »
La question n’est pas seulement : « Que se passera-t-il si quelqu’un découvre ce vol ? » Elle est : « Que devient mon âme lorsque je prends ce qui ne m’appartient pas ? »
La question n’est pas seulement : « Vais-je être sanctionné pour avoir négligé cette mitsva ? » Elle est : « Quelle rencontre avec Ashem et quelle partie de ma mission suis-je en train de perdre ? »
Même si personne ne découvrait la faute, même si aucune conséquence extérieure n’apparaissait, la rupture elle-même serait déjà une perte.
La crainte de perdre la dveikout
Le Tanya explique que la néchama possède un désir naturel de rester attachée à sa Source. Au niveau le plus profond, la yirat Chamaïm est la crainte de perdre cette dveikout, cet attachement vivant.
Imaginez une relation d’une beauté extraordinaire. Chaque rencontre nourrit votre âme. Vous vous sentez compris, aimé, accueilli et profondément vivant. La peur de perdre une telle relation n’est pas une peur qui vous écrase. Elle vous rend plus attentif, plus présent et plus loyal.
C’est ainsi que la crainte peut devenir une bénédiction. Elle ne diminue pas la joie ; elle lui donne de la profondeur. Elle ne ferme pas le cœur ; elle protège son ouverture. Elle ne détruit pas l’amour ; elle affirme que cet amour est trop précieux pour être traité avec légèreté.
Ashem te dit : « Je te vois comme l’une des plus grandes bénédictions de Mon monde. Je connais ta profondeur. Je sais ce que ton âme peut devenir. Ce qui Me préoccupe est que nous nous perdions l’un l’autre, que tu te coupes de Moi et que tu te coupes de toi-même. »
Quelle différence entre cette parole et la voix intérieure qui répète : « Tu ne vaux rien, Ashem est en colère contre toi, cache-toi ! » La honte toxique pousse l’être humain à s’enfuir. La véritable yira lui dit : « Tu es trop précieux pour te perdre. Reviens. »
Lorsque la génération ne supporte plus une religion de terreur
Le ‘Hozé de Lublin, Rabbi Yaakov Its’hak Horowitz, l’un des grands maîtres de la ‘Hassidout polonaise et un héritier spirituel de l’école du Maguid, rapporte un enseignement entendu de Rabbi Zoucha d’Anipoli.
La Guémara décrit les temps précédant la venue du Machia’h et déclare : « יִרְאֵי חֵטְא יִמָּאֵסוּ » — Yiré ‘hèt yimaessou — « Ceux qui craignent la faute seront dédaignés » (Sota 49b). La lecture simple décrit une génération dégradée qui méprisera les personnes craignant la faute.
Rabbi Zoucha propose cependant une lecture positive. Il viendra une génération qui ne pourra plus supporter un judaïsme fondé uniquement sur la peur, l’angoisse et la menace. Non parce qu’elle ne désirera plus de relation avec Ashem, mais parce qu’elle aspirera à Le servir depuis un lieu plus profond, rempli d’amour, de proximité et de conscience intérieure.
Cela ne signifie pas que la mitsva de yira disparaîtra. Bien au contraire. Une yira primitive, entièrement fondée sur la terreur d’une sanction, laissera place à une crainte plus haute : la peur de perdre un lien extraordinaire.
Nous observons déjà ce phénomène. Lorsque l’on parle aux jeunes uniquement de leur faiblesse, de leur indignité et de tout ce qui risque de leur arriver, ils peuvent écouter un moment, mais leur âme finit par se fermer. En revanche, lorsque nous leur montrons leur force, leur sainteté, leur responsabilité et l’amour infini qu’Ashem leur porte, quelque chose s’allume.
Cela vaut aussi pour les adultes. L’être humain change rarement parce qu’on lui répète qu’il est nul. Il change lorsqu’il rencontre quelqu’un qui voit en lui une grandeur qu’il avait oubliée.
Notre génération se prépare à la Guéoula, à une révélation plus intime de la présence d’Ashem. Une relation aussi profonde ne peut pas être bâtie exclusivement sur la panique. Elle réclame amour, confiance, vérité, responsabilité et dveikout.
Une crainte qui donne de la vie
La yirat Chamaïm véritable ne te dit pas : « Ashem cherche à te prendre en faute. » Elle te dit : « Ashem cherche à ne pas te perdre. »
Elle ne dit pas : « Tu es mauvais et tu dois avoir peur. » Elle dit : « Tu portes une néchama immense ; prends garde à ne pas l’abandonner. »
Elle ne dit pas : « Cache tes blessures pour paraître parfait. » Elle dit : « Aie le courage de retirer l’écharde afin de retrouver ta vitalité. »
Elle ne dit pas : « Demande pardon afin d’éviter les conséquences. » Elle dit : « Répare le lien parce que le lien est le plus grand trésor. »
Cette yira est riche, aimante et remplie d’une joie profonde. Elle nous apprend que nos pensées, nos paroles et nos actes ont une importance infinie. Non parce qu’Ashem attend une occasion de nous frapper, mais parce que chaque juif possède une mission irremplaçable. Chacun de nos choix peut rapprocher une âme de sa vérité et rapprocher le monde de sa Guéoula.
Conclusion : avoir peur de se perdre, non d’être aimé
Mes amis, la prochaine fois que vous entendrez les mots yirat Ashem, ne les traduisez pas immédiatement par une image de terreur. Écoutez la demande d’un Père : « Regarde-toi comme Je te regarde. Aie assez de respect pour ton âme afin de ne pas la vendre pour une illusion. Aie assez d’amour pour notre relation afin de ne pas la sacrifier pour une satisfaction passagère. »
Ashem ne désire pas que nous Le haïssions tout en tremblant devant Lui. Il veut notre cœur. Il veut notre confiance. Il veut que nous découvrions que la faute est douloureuse parce que la relation est belle.
« וְעַתָּה יִשְׂרָאֵל מָה ה׳ אֱלֹקֶיךָ שֹׁאֵל מֵעִמָּךְ כִּי אִם לְיִרְאָה אֶת ה׳ אֱלֹקֶיךָ » — Veata Israël, ma Ashem Elokékha choel méimakh, ki im leyira et Ashem Elokékha — « Et maintenant, Israël, que te demande Ashem ton Créateur, sinon de faire de Sa crainte pour toi ta propre crainte ? » (Dévarim 10, 12).
Ce texte est dédié leïlouy nichmat הילד נתן יוסף בן יהודית — pour l’élévation de l’âme de l’enfant Nathan Yossef ben Yehoudith.