Quand nos enfants deviennent nos maîtres

Une méditation inspirée d’un cours du Rav YY Jacobson sur Nadav et Avihou, le ‘Hatam Sofer et le miroir de la parentalité

Permettez-moi de commencer avec une histoire, une plaisanterie juive, mais comme souvent, les plaisanteries juives cachent des vérités très sérieuses. On raconte qu’un grand Tsadik, un Rav kabbaliste venu d’Erets Israël, arrive un jour à New York. Un couple sans enfants vient le voir. Ils sont brisés. Ils attendent depuis des années. Ils supplient le Rav de les bénir pour avoir enfin un enfant. Le Rav leur dit : « Écrivez-moi vos noms hébraïques, avec les noms de vos mères. Ce soir, je retourne en Israël. J’irai directement au Kotel, je glisserai votre papier entre les pierres du Mur, et je prierai qu’Ashem vous bénisse avec un enfant. »

Le Rav repart. Cinq années passent. Lorsqu’il revient à New York, il marche dans la rue et croise cette même femme. Il hésite. Peut-être que rien ne s’est passé. Peut-être que la blessure est encore ouverte. Il ne veut pas réveiller une douleur. Mais il lui demande doucement : « Comment allez-vous ? Y a-t-il des nouvelles ? » Son visage s’illumine. « Des nouvelles ? Ce n’est pas le mot ! Baroukh Ashem, nous avons eu dix enfants ! » Le Rav est stupéfait. « Dix enfants ? Comment est-ce possible ? » Elle répond : « La première année, des triplés. L’année suivante, des jumeaux. Puis encore des triplés. Puis encore des jumeaux. Baroukh Ashem, la maison est pleine. » Le Rav commence presque à danser. « Quel miracle ! Quelle bénédiction ! Et votre mari, où est-il ? Je veux le voir, l’embrasser, lui souhaiter mazal tov ! » Elle répond : « Il est parti en Israël. » « En Israël ? Pour quoi faire ? » « Il est allé à Jérusalem. » « À Jérusalem ? Pourquoi ? » « Il est allé au Kotel chercher le papier… il veut essayer de le retirer. »

Mes amis, tout le monde sait que les enfants sont une bénédiction extraordinaire. Mais tout le monde sait aussi qu’élever des enfants peut être l’une des aventures les plus exigeantes de la vie. Pas seulement parce qu’il faut les nourrir, les habiller, les inscrire à l’école, payer, organiser, conduire, soigner, écouter, recommencer. Cela, c’est déjà beaucoup. Mais il y a quelque chose de plus profond : les enfants ne viennent jamais exactement comme nous les avions imaginés. Ils viennent avec leur néfech (âme), leur tempérament, leur douleur, leur lumière, leurs résistances, leurs besoins, leur mission unique dans ce monde. Et parfois, nous découvrons que nous pensions être venus pour les éduquer, alors qu’Ashem nous les a envoyés aussi pour nous éduquer.

Nadav et Avihou : une question étrange de la Guémara

Regardons un passage de Parachat Bamidbar. La Torah nous présente les enfants d’Aharon HaCohen : « Voici les noms des fils d’Aharon : Nadav l’aîné, Avihou, Elazar et Itamar. » Puis la Torah rappelle la tragédie : « Nadav et Avihou moururent devant Ashem lorsqu’ils offrirent un feu étranger devant Ashem dans le désert du Sinaï ; et ils n’avaient pas d’enfants. Elazar et Itamar exercèrent la prêtrise en présence d’Aharon leur père. »

À première vue, le verset semble très clair. Pourquoi Nadav et Avihou sont-ils morts ? Parce qu’ils ont offert un ech zara (feu étranger), un feu qu’Ashem n’avait pas demandé. Dans Parachat Chemini, la Torah raconte qu’ils prennent chacun leur encensoir, y mettent du feu et de l’encens, et apportent devant Ashem un feu non ordonné. Alors un feu sort de devant Ashem et les consume. Ce n’est pas ambigu. La Torah donne la raison : une entrée dans le sacré, mais sans ordre ; une inspiration immense, mais non commandée ; une flamme, mais une flamme qui n’est pas passée par les kélim (réceptacles) de la volonté divine.

Et pourtant, la Guémara dans Yevamot 64a dit quelque chose d’étonnant. La Guémara, cœur vivant du Talmud où nos Sages analysent la Torah dans toute sa profondeur, parle de la mitsva de pria ourvia (fructifier et multiplier), c’est-à-dire de la responsabilité de faire venir une nouvelle génération dans le monde. Rabbi Eliézer enseigne que celui qui ne s’occupe pas de cette mitsva est passible de mort. Quelle est sa preuve ? Nadav et Avihou. La Torah dit : « Ils moururent… et ils n’avaient pas d’enfants. » Rabbi Eliézer comprend : s’ils avaient eu des enfants, ils ne seraient pas morts.

Mais comment comprendre cela ? La Torah nous a déjà dit pourquoi ils sont morts : ils ont apporté un feu étranger. D’autres Midrashim, ces enseignements profonds de nos Sages qui dévoilent les couches cachées du texte, ajoutent plusieurs dimensions. Certains disent qu’ils sont entrés dans le sanctuaire après avoir bu du vin, car juste après leur mort Ashem avertit Aharon : « Vin et boisson forte, vous ne boirez pas lorsque vous entrerez dans la Tente d’Assignation. » D’autres expliquent qu’ils ont enseigné une halakha devant Moché leur maître. D’autres encore disent qu’ils sont entrés trop loin, dans un espace où l’on ne pénètre pas sans ordre et sans préparation. Alors pourquoi la Guémara ajoute-t-elle : « parce qu’ils n’avaient pas d’enfants » ?

Le ‘Hatam Sofer : les enfants comme miroir vivant

Ici, le ‘Hatam Sofer nous ouvre une fenêtre bouleversante. Le ‘Hatam Sofer, Rabbi Moché Sofer, fut l’un des grands maîtres de la halakha des derniers siècles. Né en 1762, disparu en 1839, il dirigea la grande communauté de Pressbourg, aujourd’hui Bratislava, et son œuvre est devenue une référence fondamentale dans le monde de la Torah. Ce n’était pas seulement un décisionnaire immense ; c’était un homme qui savait lire les mots de la Torah avec une précision et une profondeur extraordinaires.

Le ‘Hatam Sofer ne vient pas effacer les autres raisons. Bien sûr, Nadav et Avihou sont morts à cause du feu étranger. Bien sûr, il y avait dans leur acte une erreur spirituelle. Mais la Torah ajoute : « et ils n’avaient pas d’enfants », parce que s’ils avaient eu des enfants, ces enfants auraient pu les sauver. Comment ? En les obligeant à se regarder. En devenant pour eux un miroir vivant. En leur montrant, avant qu’il ne soit trop tard, ce qui dans leur grandeur devait encore être raffiné.

Rachi, le grand commentateur de la Torah et du Talmud, rapporte que Moché dit à Aharon après la mort de ses fils : « Je savais que la maison serait sanctifiée par ceux qui sont proches d’Ashem, mais je pensais que ce serait par moi ou par toi ; maintenant je vois qu’ils sont plus grands que moi et que toi. » Nadav et Avihou étaient donc des âmes très élevées. Ils n’étaient pas des hommes ordinaires qui cherchent à se rebeller. Leur faute était une faute dans les hauteurs. Une ivresse de sainteté. Une flamme immense. Mais parfois, précisément parce que l’âme est grande, elle peut se tromper dans sa propre grandeur.

Et ici se trouve le secret. Les enfants nous empêchent parfois de nous enivrer de notre propre grandeur. Un enfant n’a pas besoin de donner un discours de moussar (réprimande morale). Il n’a pas besoin de dire : « Papa, maman, voici vos défauts. » Par sa présence, par ses réactions, par ses blessures, par ses besoins, par ses résistances, il nous montre qui nous sommes. Pas qui nous pensons être. Pas l’image que les autres ont de nous. Pas le visage que nous présentons au Beth Haknesset, au travail, dans la communauté. Il nous montre notre vérité intérieure.

Un enfant peut me révéler si je suis patient ou seulement calme quand tout va comme je veux. Il peut me montrer si j’aime vraiment ou si je veux contrôler. Il peut me montrer si je donne par amour ou si j’attends inconsciemment qu’il me rassure. Il peut me montrer si ma spiritualité m’a rendu plus doux, plus humble, plus présent — ou seulement plus convaincu d’avoir raison. Et c’est pourquoi chaque enfant est une mission. Chaque juif vient au monde avec une mission unique, et parfois la mission d’un enfant est de réveiller chez ses parents une partie d’eux-mêmes qu’ils n’auraient jamais travaillée seuls.

Quand un enfant nous dit une vérité difficile

Il arrive qu’un enfant grandisse. Il devient adolescent, puis adulte. Parfois il se marie, il construit sa propre famille. Et un jour, il vient voir son père ou sa mère et il dit des paroles dures. Très dures. « Tu ne m’as pas compris. » « Tu ne m’as pas donné ce dont j’avais besoin. » « Tu m’as abandonné. » « Tu m’as mis dans une école où j’ai souffert. » « Tu n’as pas su être un père. » « Tu n’as pas su être une mère. » Parfois les mots sont exagérés. Parfois ils sont injustes. Parfois ils viennent avec de la colère, avec des pleurs, avec une insolence qui brûle.

Et là, que se passe-t-il en nous ? Une défense se lève immédiatement. Nous voulons répondre. Nous voulons dire : « Et le kiboud av vaèm (respect du père et de la mère) ? Où est-il ? » Nous voulons dire : « Après tout ce que j’ai fait pour toi ! J’ai donné ma vie. J’ai payé tes écoles, tes habits, tes traitements, tes thérapeutes. Je t’ai emmené partout. Je me suis sacrifié. » Et parfois nous ajoutons : « Tu sais comment moi j’ai grandi ? Tu sais comment étaient mes parents ? Tu appelles cela une souffrance ? Tu as eu le Gan Eden comparé à moi ! »

Mes amis, parfois tout cela est vrai. Il est possible que le parent ait vraiment fait de son mieux. Il est possible que l’enfant ne voie qu’une partie de l’histoire. Il est possible qu’il y ait de l’ingratitude. Il est possible qu’il y ait une lecture déformée par la douleur. Mais au moment où l’enfant parle, la première question n’est pas encore : « Qui a raison dans le tribunal de l’histoire ? » La première question est : « Est-ce qu’il y a ici une douleur ? Est-ce qu’une âme essaie de me dire quelque chose ? Est-ce que mon enfant me donne maintenant une occasion de réparer un lien ? »

Si je me défends immédiatement, si je crie, si je réponds : « Tu es ingrat, tu es insolent, tu es gâté », je peux avoir raison sur certains points, mais je risque de perdre l’essentiel. L’enfant dira : « Il n’y a personne à qui parler. » Et la dveikout (attachement), le lien vivant, se ferme. La conversation meurt. La possibilité de réparation se retire. Et parfois, pendant des années, chacun reste avec sa version, sa blessure, sa solitude.

Le cœur des pères par les enfants

Écoutons les derniers mots du dernier prophète d’Israël, Malakhi. Malakhi annonce : « Voici, Je vous envoie Eliyahou le prophète avant le jour grand et redoutable d’Ashem. Il ramènera le cœur des pères vers les enfants, et le cœur des enfants vers leurs pères. » C’est ainsi que se clôt la prophétie biblique. Pas seulement avec des visions célestes. Pas seulement avec des événements cosmiques. Avec des cœurs de parents et d’enfants qui se retrouvent.

Et nos Sages relisent ces mots avec une profondeur extraordinaire : « le cœur des pères vers les enfants » peut signifier aussi que le cœur des pères revient par les enfants. Ce sont les enfants qui réveillent le cœur des parents. Ce sont eux qui, parfois, brisent les couches de défense, les habitudes, les certitudes, les blessures non guéries. Un fils, une fille, par une phrase douloureuse, peut devenir l’instrument par lequel Ashem me dit : « Regarde plus profondément. Ne fuis pas. Ne réponds pas trop vite. Écoute. »

Voilà pourquoi le ‘Hatam Sofer dit : « Ils n’avaient pas d’enfants. » Il ne veut pas dire que les enfants remplacent la responsabilité personnelle. Il veut dire que les enfants sont parfois le plus grand cadeau de responsabilité personnelle. Ils nous obligent à poser les questions que personne d’autre n’ose nous poser. À l’extérieur, on peut recevoir des compliments. Dans la communauté, on peut être respecté. Au travail, on peut être admiré. Mais à la maison, l’enfant nous demande : « Qui es-tu vraiment quand personne ne t’applaudit ? »

Écouter ne veut pas dire capituler

Alors que faut-il faire quand un enfant dit des choses difficiles ? D’abord, écouter. Pas écouter comme un juge qui prépare déjà sa réponse. Écouter comme quelqu’un qui sait que chaque âme a une mission unique et que, peut-être, cette âme m’est envoyée maintenant pour m’enseigner quelque chose. Demander : « Qu’est-ce que tu as vécu ? Qu’est-ce qui t’a manqué ? Quand t’es-tu senti seul ? Qu’est-ce que je n’ai pas vu ? Qu’est-ce que je peux comprendre aujourd’hui que je ne comprenais pas alors ? »

Cela demande un immense bitoul (annulation de l’ego). Parce que le parent doit, pour quelques instants, mettre de côté son besoin d’être reconnu comme bon parent. Il doit accepter d’entendre une vérité qui peut être partielle, maladroite, même blessante, mais qui existe réellement dans le cœur de son enfant. Peut-être que l’enfant a raison à 20 %. Peut-être à 50 %. Peut-être à 95 %. Mais si je refuse d’écouter parce que tout n’est pas exact, je perds peut-être le point exact qui aurait pu guérir quelque chose.

Un enfant a besoin de sécurité. Il a besoin de sentir qu’il existe dans le cœur de ses parents. Il a besoin de confiance, de chaleur, de consolation, d’un makom miklat (lieu de refuge). Bien sûr, il a besoin de nourriture, de vêtements, d’école, de santé. Mais il a aussi besoin d’une maison intérieure. Et parfois, lorsqu’un enfant ne reçoit pas ce dont il a besoin, il ne dit pas : « Maman, papa, je manque de sécurité émotionnelle. » Il se rebelle. Il provoque. Il s’oppose. Il crie avec un langage que lui-même ne comprend pas.

Prenez une plante. Si une plante ne pousse pas, personne ne dit : « Quelle insolente ! Elle refuse de pousser ! Elle fait exprès ! » Non. On demande : a-t-elle assez d’eau ? Assez de soleil ? Une bonne terre ? Une plante a besoin de lumière. Elle a besoin de chaleur. Elle a besoin d’un environnement qui lui permette de vivre. Tout le monde comprend cela pour une plante. Mais pourquoi avons-nous tant de mal à le comprendre pour nos enfants ? Un enfant qui s’oppose est peut-être en train de dire : « Il me manque du soleil. Il me manque de l’eau. Il me manque quelque chose que je ne sais pas nommer. »

Quand le diagnostic oublie la relation

Aujourd’hui, on donne des noms à beaucoup de choses. On parle de trouble oppositionnel avec provocation, ce qu’on appelle en anglais Oppositional Defiant Disorder. Un enfant montre une opposition constante, une hostilité envers les figures d’autorité, une résistance répétée. Les diagnostics peuvent être utiles. Les professionnels peuvent aider énormément. Il ne faut pas mépriser les outils de la psychologie lorsqu’ils sont utilisés avec sérieux et humilité.

Mais il faut faire attention à une erreur. Si un enfant a de la fièvre, la fièvre est dans son corps. S’il a une infection, l’infection doit être traitée. Mais quand on parle d’opposition à une autorité, ce n’est pas seulement « dans » l’enfant. Cela naît dans une relation. Il y a un enfant et un parent. Un élève et un enseignant. Un jeune et une figure d’autorité. Le symptôme apparaît entre deux êtres. Donc, si je regarde seulement l’enfant en disant : « Il a un problème », je risque de manquer la moitié du tableau.

Peut-être que l’enfant a une difficulté réelle. Peut-être qu’il faut un accompagnement. Peut-être qu’il y a une anxiété, une dépression, une hypersensibilité, un trouble à prendre au sérieux. Mais peut-être aussi que la relation elle-même a besoin d’être réparée. Peut-être que l’enfant réagit à un manque d’écoute. Peut-être qu’il ne se sent pas respecté. Peut-être qu’il ne sait pas comment demander de l’amour autrement qu’en créant un conflit. Peut-être qu’il me montre quelque chose que je n’ai pas encore voulu voir.

C’est une révolution dans l’éducation. La Torah ne nous demande pas seulement : « Comment faire obéir mon enfant ? » Elle nous demande aussi : « Qu’est-ce que cet enfant vient m’enseigner ? » Car chaque enfant est une mission. Pas un obstacle à ma tranquillité. Pas un objet destiné à me donner une bonne image. Une mission confiée par Ashem. Et parfois, cette mission est de m’apprendre la patience, la douceur, l’humilité, la réparation, la présence.

Mais il faut parfois poser des limites

Il faut cependant dire les choses avec honnêteté. Il existe des situations où un enfant adulte, un fils ou une fille, porte une grande douleur, mais refuse totalement de regarder sa propre responsabilité. Il peut arriver qu’un enfant cherche à détruire le lien familial, à monter les frères et sœurs contre les parents, à transformer chaque rencontre en tribunal, chaque fête en champ de bataille. Dans ces cas-là, il faut parfois poser des limites. La Torah ne demande pas aux parents de se laisser détruire émotionnellement.

Mais même alors, les limites doivent venir d’un lieu propre. Pas d’un désir de vengeance. Pas d’un ego blessé. Pas pour dire : « Tu m’as fait mal, maintenant je vais te faire mal. » On peut dire : « Je veux t’écouter. Je veux comprendre ta douleur. Mais je ne peux pas accepter les humiliations, les insultes, la destruction de la famille. Parlons dans un cadre plus sain. Faisons-nous aider. Trouvons une manière de parler sans brûler la maison. »

La nuance est très importante. Parfois, je pose une limite parce que c’est vraiment nécessaire. Mais parfois, j’appelle « limite » ce qui est simplement ma fuite. Je dis : « Cet enfant est toxique », alors que je veux dire : « Je ne supporte pas ce qu’il me montre. » Je dis : « Elle est ingrate », alors que je veux dire : « Sa douleur me fait trop peur. » C’est pourquoi il faut de l’authenticité, de la prière, parfois l’aide d’une personne sage, d’un professionnel, d’un Rav compétent. Parce que le cœur humain est compliqué, et personne ne doit utiliser la Torah pour protéger son ego.

La grandeur qui enivre

Revenons à Nadav et Avihou. Ils étaient grands. Très grands. Mais même la grandeur peut enivrer. Les Sages disent qu’ils sont entrés dans le sanctuaire après avoir bu du vin. Au sens simple, cela signifie qu’ils avaient bu. Mais au niveau intérieur, cela peut aussi représenter l’ivresse spirituelle : être tellement rempli de sa propre flamme, de sa propre inspiration, de son propre feu, qu’on oublie l’ordre d’Ashem. On veut entrer. On veut brûler. On veut s’élever. Mais le feu n’est pas encore passé par l’humilité.

Et cela nous concerne tous. On peut être ivre de sa réussite. Ivre de son intelligence. Ivre de son rôle communautaire. Ivre de son image de parent dévoué. Ivre de ses sacrifices. Ivre même de sa spiritualité. On peut courir au Beth Midrach, courir à la synagogue, courir au travail, courir vers tous les endroits où l’on reçoit des compliments. Là-bas, on nous dit : « Bravo, quelle personne formidable ! » Mais à la maison, un enfant nous regarde et nous oblige à devenir vrai.

Il est parfois plus facile de donner un cours que d’écouter un enfant. Plus facile d’aider des étrangers que de demander pardon chez soi. Plus facile d’être généreux dans la communauté que d’être vulnérable avec sa fille. Plus facile d’être admiré dehors que d’être présent dedans. Mais la maison est un Beth Hamikdash miniature précisément parce qu’elle révèle ce qui doit encore être sanctifié en nous.

Nos enfants ne sont pas nos propriétés. Ils ne sont pas venus au monde pour réaliser nos rêves, réparer notre ego, confirmer notre valeur ou prolonger notre image. Ils appartiennent à Ashem. Ce sont des diamants confiés à nos mains. Nous devons les protéger, les polir, les accompagner, les aimer, leur donner des kélim (réceptacles), les aider à révéler leur mission unique dans le monde. Mais nous ne sommes pas les propriétaires de leur âme.

L’histoire du Rabbi : « Ce ne sont pas tes enfants »

Je veux terminer avec une histoire bouleversante. Un éducateur connu de Londres, Rav Shmuel, raconta qu’il avait dans sa jeunesse un tempérament très colérique. Quand il rentrait à la maison fatigué, avec un mal de tête, sans patience, et qu’un enfant se comportait mal, il explosait. À l’époque, dans les années 60 et 70, frapper les enfants était malheureusement beaucoup plus accepté. Il donnait des gifles, parfois fortes, puis il regrettait. Mais au moment de la colère, il ne se contrôlait pas.

Un jour, il entra en ye’hidout chez le Rabbi de Loubavitch. Le Rabbi, Rabbi Mena’hem Mendel Schneerson, l’un des grands maîtres de Torah et de ‘Hassidout du XXe siècle, a consacré sa vie à révéler la mission unique de chaque juif. Rav Shmuel lui raconta tout. Sans embellir. Sans se justifier. Le Rabbi l’écouta. Puis il lui demanda : « Est-ce que des amis de tes enfants viennent parfois jouer chez toi ? » Rav Shmuel répondit : « Bien sûr. Des camarades de classe, des voisins, presque tous les jours. »

Le Rabbi demanda : « Quand tu perds le contrôle et que tu te mets en colère, frappes-tu aussi les enfants des autres ? » Rav Shmuel fut choqué : « Non, bien sûr que non ! Comment pourrais-je frapper l’enfant de quelqu’un d’autre ? Ce ne sont pas mes enfants. » Alors le Rabbi le regarda et lui dit en yiddish : « C’est précisément le point. Tes enfants non plus ne sont pas tes enfants. Ce sont les enfants du Maître du monde. »

Puis le Rabbi ajouta une phrase qui doit entrer dans le cœur de chaque parent, de chaque éducateur, de chaque personne à qui une âme a été confiée. La prochaine fois que la colère monte, que la main veut se lever, cette main doit trembler et se demander : « Comment pourrais-je frapper l’enfant du Roi des rois, Hakadoch Baroukh Hou ? »

Cette phrase change tout. Je ne suis pas propriétaire. Je suis gardien. Je ne suis pas dictateur. Je suis dépositaire. Je ne suis pas ici pour modeler un enfant à mon image, mais pour aider une âme à devenir ce qu’Ashem l’a envoyée devenir.

La parentalité comme chemin de techouva

La techouva (retour à Ashem) ne consiste pas seulement à regretter une faute évidente. La techouva, c’est aussi accepter d’entendre ce que la vie essaie de nous dire. Un enfant difficile peut être un appel à la techouva. Un enfant blessé peut être un appel à la présence. Un enfant qui accuse peut être un appel à l’humilité. Un enfant qui s’éloigne peut être un appel à aimer sans contrôler. Un enfant qui revient peut être un appel à reconstruire sans rappeler sans cesse le passé.

Cela concerne les parents, mais aussi les grands-parents, les enseignants, les responsables communautaires, les rabbins, les éducateurs. Dès qu’une âme nous est confiée, elle devient aussi un miroir. Et si nous voulons vraiment servir Ashem, nous ne pouvons pas utiliser notre autorité pour fuir notre propre avoda (travail intérieur). L’autorité vraie n’écrase pas. Elle écoute, elle protège, elle guide, elle élève.

Et cela concerne aussi les enfants. Un enfant qui parle à ses parents doit savoir que sa douleur est réelle, mais qu’elle ne justifie pas tout. On peut dire la vérité sans humilier. On peut demander réparation sans détruire. On peut ouvrir une conversation sans brûler toute la maison. La Guéoula familiale demande deux mouvements : des parents capables d’écouter sans se défendre immédiatement, et des enfants capables de parler sans transformer leur douleur en arme.

Conclusion : revenir au cœur

Mes amis, la tragédie de Nadav et Avihou n’est pas seulement une histoire ancienne. C’est une leçon pour chaque foyer. « Ils n’avaient pas d’enfants » signifie qu’il leur manquait ce miroir vivant qui aurait peut-être révélé ce qui devait encore être raffiné. Les enfants ne sont pas seulement ceux que nous éduquons. Ils sont parfois ceux par qui Ashem nous éduque.

Que la parole du prophète Malakhi devienne notre prière :
“Véhechiv lev avot al banim, velev banim al avotam” — « Il ramènera le cœur des pères vers les enfants, et le cœur des enfants vers leurs pères. »

Pas seulement les comportements. Pas seulement la paix extérieure. Le cœur. Parce que la vraie réparation commence lorsque je peux regarder mon enfant et me dire : cette âme a une mission unique. Elle ne m’appartient pas. Elle m’a été confiée. Et peut-être qu’en l’aidant à devenir elle-même, je vais enfin devenir moi-même.

Ce texte est dédié leïlouy nichmat הילד נתן יוסף בן יהודית – pour l’élévation de l’âme de l’enfant Nathan Yossef ben Yehoudith.