L’oreille qui nous construit

Une méditation inspirée d’un cours du Rav YY Jacobson sur la famille d’Etsbon, la maîtrise de l’écoute et le pouvoir créateur de la parole

Que laissons-nous entrer en nous ?

Mes amis, nous faisons très attention à ce que nous mangeons. Nous vérifions la cacherout d’un aliment, sa composition, sa provenance. Nous nous demandons ce qui entre dans notre corps. Mais combien de fois nous demandons-nous ce qui entre dans notre âme ? Chaque jour, nous absorbons des centaines de paroles : des informations, des critiques, des plaintes, des conversations, des messages, des vidéos, des rumeurs et des jugements. Certaines paroles nous construisent. D’autres s’installent en nous comme un poison silencieux. Elles modifient notre regard sur notre conjoint, nos enfants, nos amis, notre communauté, notre peuple et parfois même sur nous-mêmes.

Nous imaginons souvent qu’écouter est une attitude passive. Après tout, je n’ai rien dit. Je n’ai fait qu’entendre. Pourtant, la Torah nous révèle que l’écoute n’est jamais neutre. L’oreille est une porte, et lorsqu’une porte reste ouverte sans discernement, tout peut entrer. C’est précisément ce que nous enseigne une petite anomalie dans la liste des familles de la tribu de Gad. Un changement de nom apparemment technique devient une leçon extraordinaire sur l’être humain, ses limites, sa dignité et sa responsabilité.

Une famille qui change mystérieusement de nom

Dans la paracha de Vayigach, lorsque Yaakov et toute sa famille descendent en Égypte pour rejoindre Yossef, la Torah énumère les enfants de Gad : « וּבְנֵי גָד צִפְיוֹן וְחַגִּי שׁוּנִי וְאֶצְבֹּן עֵרִי וַאֲרוֹדִי וְאַרְאֵלִי » — « Les enfants de Gad : Tsifyon, ‘Hagui, Chouni, Etsbon, Éri, Arodi et Aréli » (Béréchit 46, 16). Des générations plus tard, dans la paracha de Pin’has, le peuple juif se prépare à entrer en Erets Israël. Un nouveau recensement est organisé et les descendants des enfants de Gad sont devenus de grandes familles. La Torah les énumère de nouveau : « בְּנֵי גָד לְמִשְׁפְּחֹתָם לִצְפוֹן מִשְׁפַּחַת הַצְּפוֹנִי לְחַגִּי מִשְׁפַּחַת הַחַגִּי לְשׁוּנִי מִשְׁפַּחַת הַשּׁוּנִי. לְאָזְנִי מִשְׁפַּחַת הָאָזְנִי » — « Les enfants de Gad selon leurs familles : de Tséfon, la famille des Tséfoni ; de ‘Hagui, la famille des ‘Hagui ; de Chouni, la famille des Chouni ; d’Ozni, la famille des Ozni » (Bamidbar 26, 15-16).

Mais posons-nous une question simple : qui est Ozni ? Dans Vayigach, le quatrième fils de Gad s’appelait Etsbon. Ici, à la même place dans la liste, apparaît Ozni. Où est passée la famille d’Etsbon ? Et d’où vient cette famille d’Ozni dont nous n’avions jamais entendu parler ? Rachi, le grand commentateur de la Torah et du Talmud, écrit avec sa simplicité et son honnêteté caractéristiques : « אומר אני שזו משפחת אצבון, ואיני יודע למה לא נקראת משפחתו על שמו » — « Je pense qu’il s’agit de la famille d’Etsbon, mais je ne sais pas pourquoi elle n’est pas appelée de son nom. »

Rachi remarque que les deux noms apparaissent exactement au même endroit dans les deux listes. Il conclut donc qu’Ozni et Etsbon désignent la même famille. Mais pourquoi ce changement ? Il est remarquable de voir Rachi écrire : « Je ne sais pas. » L’un des plus grands esprits de l’histoire juive ne cherche pas à masquer une difficulté. La véritable grandeur intellectuelle ne consiste pas à prétendre tout comprendre. Elle consiste à savoir reconnaître honnêtement les limites de notre compréhension.

L’explication de l’Or Ha’haïm

L’Or Ha’haïm Hakadoch, Rabbi ‘Haïm ben Attar, l’un des grands maîtres de la Torah et de la mystique, examine les paroles de Rachi. Dans un premier temps, il propose qu’Ozni puisse désigner une nouvelle branche familiale devenue suffisamment importante pour porter son propre nom. Il mentionne également un enseignement selon lequel la famille d’Etsbon aurait disparu à la suite de la faute commise avec les filles de Moav et de Midian, à la fin de la paracha de Balak. Dans ce cas, Ozni représenterait une autre branche issue de Gad.

Mais l’Or Ha’haïm rapporte ensuite une autre tradition, issue de la Pessikta, affirmant qu’Ozni est bien Etsbon. Le mot Etsbon serait relié à une racine araméenne signifiant écouter, obéir ou prêter attention. Ozni, quant à lui, vient directement du mot ozen, l’oreille. Les deux noms exprimeraient donc une idée commune. L’Or Ha’haïm conclut que Rachi avait intuitivement rejoint les paroles de nos Sages. Là où Rachi écrivait : « Je pense », le Midrach confirme son intuition. Pourtant, la question demeure. Même si les deux noms sont liés à l’écoute, pourquoi la Torah passe-t-elle d’Etsbon à Ozni ? Pourquoi ne pas conserver le premier nom ? C’est ici que le Chla Hakadoch nous offre une lecture bouleversante.

L’oreille et le doigt doivent travailler ensemble

Le Chla Hakadoch, Rabbi Yechaya Horowitz, auteur des Chné Lou’hot Habrit, relie le nom Etsbon au mot etsba, le doigt, et Ozni au mot ozen, l’oreille. Pour comprendre cette association, il cite une Guémara étonnante dans le traité Ketoubot. Bar Kappara interprète le verset : « וְיָתֵד תִּהְיֶה לְךָ עַל אֲזֵנֶךָ » — « Tu auras un pieu parmi tes instruments. » Le sens littéral concerne le pieu que le soldat devait porter, mais nos Sages lisent également le mot azénekha comme une allusion à oznékha, « tes oreilles ».

La Guémara demande pourquoi les doigts de l’homme ressemblent à de petits pieux et répond que, s’il entend une parole inconvenante, il peut placer ses doigts dans ses oreilles. Un autre Sage ajoute : pourquoi l’oreille est-elle dure dans sa partie supérieure, tandis que son lobe est souple ? Afin que l’homme puisse replier le lobe et fermer son oreille lorsqu’il entend quelque chose qu’il ne devrait pas écouter.

Mes amis, il ne s’agit évidemment pas uniquement d’un conseil anatomique. Nos Sages nous enseignent que l’homme doit posséder un mécanisme intérieur de protection. Ashem nous a donné des oreilles pour écouter, mais Il nous a également donné la capacité de ne pas écouter. Voilà le secret de la famille d’Etsbon-Ozni. Ozni représente l’oreille. Etsbon évoque le doigt. Les deux doivent former un couple inséparable. Si tu possèdes une oreille, tu dois également savoir utiliser ton doigt. Si tu es capable d’accueillir, tu dois aussi être capable de fermer. Si tu peux recevoir des paroles, tu dois apprendre à filtrer ce que tu laisses pénétrer dans ton âme.

L’ouverture est une qualité extraordinaire, mais une ouverture sans limites devient une vulnérabilité. Une maison sans porte n’est pas accueillante : elle est exposée. Une ville sans murailles n’est pas généreuse : elle est sans défense. Une âme qui absorbe tout ce qu’on lui dit finit par perdre sa liberté intérieure.

Pourquoi l’oreille possède-t-elle sa propre protection ?

Le Maharal de Prague, Rabbi Yehouda Loew, l’un des plus grands penseurs d’Israël, approfondit la discussion entre les Sages. Pourquoi fallait-il ajouter l’explication du lobe de l’oreille ? Les doigts ne suffisaient-ils pas ? Le Maharal répond qu’il serait inconcevable qu’un organe aussi important soit totalement dépourvu de défense propre. Si l’oreille devait toujours dépendre d’un élément extérieur, le doigt, cela signifierait qu’elle a été créée ouverte et vulnérable. C’est pourquoi elle possède aussi son propre mécanisme de fermeture : le lobe souple que l’on peut rabattre.

Autrement dit, la protection ne doit pas seulement venir de l’extérieur. Elle doit devenir une capacité intérieure. Nous ne pouvons pas toujours attendre qu’une personne nous sauve d’une conversation toxique, qu’une institution filtre les informations à notre place ou qu’une règle nous interdise d’écouter. Nous devons développer en nous un instinct de sainteté. Je dois pouvoir sentir : cette conversation me fait du mal. Ces paroles diminuent quelqu’un. Cette polémique nourrit ma colère. Cette vidéo n’élève pas mon âme. Ce groupe de discussion remplit mon esprit de cynisme. Cette personne cherche constamment à m’injecter sa négativité.

La maturité spirituelle commence lorsqu’on ne demande plus seulement : « Est-ce permis ou interdit ? », mais aussi : « Que va devenir mon âme si je continue à écouter cela ? »

La tribu de Gad au milieu de voisins dangereux

Mais pourquoi cette leçon apparaît-elle précisément dans la famille de Gad ? La Torah décrit l’organisation du camp d’Israël dans le désert. La tribu de Gad campait aux côtés de Réouven et de Chimon. Or ces deux tribus furent traversées par des crises graves. Datan et Aviram, deux figures centrales de la révolte de Kora’h contre Moché et Aharon, appartenaient à la tribu de Réouven. Une grande partie des hommes entraînés dans cette contestation venait également de ce voisinage. Plus tard, à la fin de la paracha de Balak, c’est Zimri, prince de la tribu de Chimon, qui défia ouvertement Moché et entraîna son entourage dans la faute avec les filles de Midian.

Gad se trouvait donc entre deux voisins secoués par la révolte, la colère, la provocation, la médisance et la contestation de l’autorité de Moché. Nos Sages enseignent : Oy laracha, oy lichkhéno — « Malheur au méchant, malheur à son voisin. » La proximité nous influence. Nous devenons peu à peu semblables aux voix que nous entendons constamment. On peut vivre à côté d’un feu sans être brûlé immédiatement, mais la fumée finit par pénétrer dans les vêtements.

Comment une partie de la tribu de Gad a-t-elle pu préserver son identité au milieu de ces tempêtes ? Parce qu’elle était la famille d’Etsbon. Elle savait placer ses doigts dans ses oreilles. Lorsque Kora’h et ses partisans parcouraient le camp en affirmant que Moché cherchait le pouvoir, que la nomination d’Aharon était motivée par l’intérêt personnel et que toute la direction d’Israël reposait sur le favoritisme, les descendants d’Etsbon ont su dire : nous ne sommes pas obligés d’écouter. Lorsque Zimri transforma sa faute personnelle en discours idéologique et en attaque publique contre Moché, ils ne se laissèrent pas impressionner par le bruit, le prestige ou l’audace. Ils avaient suffisamment de dignité intérieure pour ne pas permettre à des manipulateurs de prendre possession de leur esprit.

La Torah les appelle d’abord Etsbon parce qu’au milieu des cris, ils durent utiliser leurs doigts. Mais dans la paracha de Pin’has, les grandes révoltes sont terminées. Kora’h n’est plus. Zimri n’est plus. La tempête s’est calmée. Ils peuvent enfin retirer leurs doigts et redevenir pleinement la famille d’Ozni : ceux qui possèdent des oreilles capables d’entendre. Car la finalité n’est pas de vivre avec les oreilles fermées. La finalité est de les protéger suffisamment pour pouvoir ensuite entendre la vérité.

Ne pas tout écouter n’est pas fuir la réalité

Certaines personnes pensent que refuser d’écouter est un signe de faiblesse. Elles disent : « Il faut entendre tous les avis. Il faut être ouvert. Il faut savoir ce que les autres pensent. » Bien sûr, il faut parfois écouter une critique. Il faut être capable d’entendre un point de vue différent. Un homme qui refuse toute remarque devient prisonnier de son ego. Mais l’ouverture ne signifie pas l’absence totale de discernement.

Il existe une différence entre une critique qui cherche à me faire grandir et une parole qui cherche à m’empoisonner, entre une mise en garde utile et une campagne de haine, entre la vérité douloureuse et le cynisme destructeur, entre écouter la souffrance d’une personne et prendre plaisir aux défauts d’un tiers. Un véritable dirigeant sait écouter, mais il sait également quelles voix ne doivent pas guider ses décisions. Un parent doit entendre ses enfants, mais il ne doit pas permettre aux modes du moment de détruire ses valeurs. Un juif doit comprendre le monde, mais il ne doit pas laisser le bruit du monde définir son identité. Il existe des moments où la réponse la plus saine est : « Pardonnez-moi, mais je préfère ne pas entendre cela. » Ce n’est pas du mépris. C’est une frontière.

Le son de Big Ben et la puissance cachée de chaque parole

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la BBC diffusait ses émissions depuis Londres vers l’Angleterre et une grande partie de l’Europe. À une époque où le continent était plongé dans les ténèbres de l’occupation nazie, la radio britannique voulait transmettre du courage, de la stabilité et une impression de liberté. Les bulletins radiophoniques s’ouvraient par la diffusion en direct des cloches de Big Ben. Ce son symbolisait la continuité d’un monde libre qui refusait de céder devant la barbarie.

Mais un problème inattendu apparut. Des scientifiques allemands découvrirent qu’en analysant les minuscules variations du son des cloches, ils pouvaient obtenir des indications sur les conditions météorologiques à Londres. La température, l’humidité et la pression atmosphérique modifiaient subtilement la propagation du son. Ces renseignements pouvaient ensuite aider l’aviation allemande à organiser ses bombardements. Lorsque les services britanniques comprirent le danger, ils cessèrent la retransmission en direct et utilisèrent un enregistrement. Le même son était désormais diffusé, quelles que soient les conditions météorologiques réelles.

Écoutons bien la leçon. Un son apparemment innocent contenait beaucoup plus d’informations que ce que l’oreille ordinaire pouvait percevoir. Des personnes entraînées savaient y déceler la température, l’humidité et l’état du ciel. Il en va de même pour nos paroles. Chaque mot transmet bien davantage que son sens littéral. Le ton, le mépris, la tendresse, l’impatience, la confiance ou le rejet voyagent avec lui. Votre enfant n’entend pas seulement la phrase que vous prononcez. Il entend ce que cette phrase lui dit sur sa valeur. Votre conjoint ne reçoit pas uniquement des informations. Il ressent la place qu’il occupe dans votre cœur.

Chaque parole crée des ondes physiques, mais également émotionnelles et spirituelles. Elle laisse une trace dans celui qui l’entend. C’est pourquoi nous commençons la Amida par cette prière : « אֲדֹנָי שְׂפָתַי תִּפְתָּח וּפִי יַגִּיד תְּהִלָּתֶךָ » — Ashem sefataï tifta’h oufi yaguid tehillatékha, « Ashem, ouvre mes lèvres, et ma bouche exprimera Ta louange. » Nous ne demandons pas seulement la permission de parler. Nous demandons : Ashem, ouvre Toi-même mes lèvres. Ne laisse pas ma bouche devenir l’instrument de mon anxiété, de mon ego, de ma colère ou de ma jalousie. Fais-en un canal pour Ta présence.

Et à la fin de la Amida, nous disons : « אֱלֹקַי נְצֹר לְשׁוֹנִי מֵרָע וּשְׂפָתַי מִדַּבֵּר מִרְמָה » — Élokaï netsor lechoni méra ousfataï midaber mirma, « Mon Créateur, préserve ma langue du mal et mes lèvres des paroles trompeuses. » Nous demandons à Ashem de garder notre bouche. Mais lorsque certaines personnes ne gardent pas la leur, nous devons parfois garder nos oreilles.

L’oreille donne sa forme à l’être humain

La Guémara enseigne également que l’homme ne doit pas faire entendre à ses oreilles des paroles vaines ou honteuses, car les oreilles sont les premières parmi les membres à être atteintes. Pourquoi précisément les oreilles ? Le Maharal explique que l’oreille représente la capacité de réception de l’être humain. Un objet qui ne possède aucun creux, aucun espace intérieur, n’est pas encore un récipient achevé. C’est l’espace capable de recevoir qui lui donne sa fonction de kéli, de réceptacle.

De la même manière, l’homme devient véritablement humain lorsqu’il est capable de recevoir quelque chose qui vient d’un autre. Celui qui ne sait pas écouter reste enfermé dans son propre monde. Il parle, affirme, répond et juge, mais rien ne peut entrer en lui. L’oreille est donc liée à la forme intérieure de l’homme. Elle est l’ouverture par laquelle nous recevons la sagesse, la Torah, la souffrance de l’autre, une correction, une prière, une mélodie ou un appel d’Ashem.

Rabbénou Yona, l’un des grands maîtres de l’éthique juive médiévale, relève une loi étonnante. La Guémara enseigne que celui qui blesse un membre d’un homme doit indemniser la perte financière correspondant à ce membre. Mais s’il rend une personne sourde, il doit payer sa valeur entière. Au sens simple, une personne qui ne peut plus entendre ne peut plus recevoir d’instructions et perd une grande partie de sa capacité de travail. Mais au niveau intérieur, le message est plus profond : retirer à un homme sa capacité d’écouter, c’est atteindre quelque chose de fondamental dans son humanité.

Nous prions chaque matin : « וְתֵן בְּלִבֵּנוּ בִינָה לְהָבִין וּלְהַשְׂכִּיל לִשְׁמֹעַ » — « Place dans notre cœur l’intelligence pour comprendre, approfondir et écouter. » Nous ne demandons pas seulement des connaissances. Nous demandons de savoir écouter.

Sais-tu réellement écouter ceux qui vivent avec toi ?

Sais-tu écouter ton épouse lorsqu’elle te parle, sans préparer immédiatement ta défense ? Sais-tu entendre ton mari sans interpréter chaque phrase comme une accusation ? Sais-tu écouter ton enfant sans lui expliquer tout de suite pourquoi il a tort ? Écouter ne signifie pas nécessairement approuver. Cela signifie accorder à l’autre un espace suffisamment sûr pour que son monde puisse se révéler.

Beaucoup de personnes n’ont jamais été véritablement écoutées. Dès qu’elles commencent à parler, quelqu’un leur donne une solution, corrige leur version, minimise leur souffrance ou ramène la conversation à lui-même. Elles possèdent des proches, mais aucun endroit où déposer leur cœur. David HaMelekh dit : « אָזְנַיִם כָּרִיתָ לִּי » — Oznaïm karita li, « Tu m’as creusé des oreilles » (Téhilim 40, 7). Pourquoi dire qu’Ashem a « creusé » des oreilles ? Parce que l’écoute exige un espace intérieur. Si je suis plein de moi-même, il n’y a aucune place pour ta voix. Mes oreilles sont physiquement ouvertes, mais intérieurement obstruées. Ashem m’a creusé des oreilles signifie : Il a créé en moi la possibilité de faire de la place à une vérité qui n’est pas encore la mienne.

Les oreilles qui refusent certaines paroles

Dans ses rencontres avec les personnes, le Rabbi de Loubavitch avait parfois une réaction particulière. Quelqu’un lui disait une phrase, et le Rabbi répondait : « Hein ? » La personne répétait plus fort. Le Rabbi disait encore : « Hein ? » Il ne s’agissait pas nécessairement d’un problème auditif. Le message était parfois : ce que vous venez de dire ne peut pas entrer ici. Ces oreilles ne reconnaissent pas cette manière de parler.

Il existe des paroles auxquelles nous devons devenir presque sourds : une humiliation gratuite, un jugement cruel, une rumeur, un discours qui réduit un juif à sa faute, un message qui cherche à nous faire désespérer de nous-mêmes. Le yetser hara sait parler. Il nous murmure : « Tu ne changeras jamais. Tu as déjà trop échoué. Tout le monde réussit mieux que toi. Ta mission n’a aucune importance. Ashem ne veut plus de ton service. » À ce moment-là aussi, il faut parfois devenir Etsbon. Placer symboliquement un doigt dans son oreille et répondre : je refuse d’écouter une voix qui veut me couper de ma néchama et de ma mission.

Chaque juif porte une part unique de lumière qu’aucune autre personne ne peut révéler. Le désespoir est souvent la tentative du yetser hara de nous faire abandonner cette mission avant même de l’avoir accomplie.

Lorsqu’écouter la douleur devient une mitsva

Il faut toutefois introduire ici une nuance essentielle. Protéger son oreille ne signifie pas refuser d’entendre la souffrance. Il existe des personnes qui ont subi une humiliation, une violence, une relation destructrice, un abus de pouvoir ou un traumatisme. Elles ont besoin de parler afin de comprendre ce qui leur est arrivé, de recevoir de l’aide, de se reconstruire ou de protéger d’autres personnes.

Dans de tels cas, écouter n’est pas du lachone hara au sens destructeur. Cela peut être une grande mitsva et parfois une forme de sauvetage. Il serait cruel d’utiliser les lois de la parole pour imposer le silence à une victime ou l’empêcher de demander de l’aide. La question n’est donc pas seulement : « La parole est-elle négative ? » La question est : « Dans quel but est-elle prononcée et écoutée ? »

Parle-t-on pour guérir ou pour salir ? Pour protéger ou pour se divertir ? Pour obtenir conseil ou pour savourer le scandale ? Pour reconstruire une personne ou pour détruire son image ? Le même récit peut être une faute lorsqu’il est raconté par plaisir, et une obligation lorsqu’il est confié à un thérapeute, un Rav compétent, une autorité responsable ou une personne capable d’apporter une aide réelle. La Torah ne nous demande pas d’être naïfs. Elle nous demande d’être saints. Et la sainteté inclut à la fois la protection de la réputation d’autrui et la protection des êtres vulnérables.

La parole poursuit l’œuvre de la Création

Le Méor Einaïm, Rabbi Mena’hem Na’houm de Tchernobyl, l’un des grands maîtres fondateurs de la ‘Hassidout, explique que la parole humaine prolonge dans ce monde la puissance créatrice d’Ashem. La Torah enseigne qu’Ashem créa le monde par dix paroles. Le Téhilim dit : « בִּדְבַר ה׳ שָׁמַיִם נַעֲשׂוּ וּבְרוּחַ פִּיו כָּל צְבָאָם » — Bidvar Ashem chamaïm naassou ouveroua’h piv kol tsevaam, « Par la parole d’Ashem les cieux furent créés, et par le souffle de Sa bouche toute leur armée » (Téhilim 33, 6).

Lorsque nous parlons, nous utilisons une étincelle de cette force créatrice. Nos mots construisent des mondes. Ils peuvent donner à un enfant la confiance nécessaire pour affronter sa vie. Ils peuvent rendre à une personne sa dignité. Ils peuvent restaurer un couple, apaiser une communauté et réveiller une âme. Mais une force capable de construire peut aussi détruire. Une phrase prononcée dans un instant de colère peut rester des dizaines d’années dans la mémoire d’un enfant. Une plaisanterie humiliante peut devenir la voix intérieure d’un adolescent. Une rumeur peut détruire une réputation construite pendant toute une vie. Avant de parler, demandons-nous : quel monde suis-je sur le point de créer ?

La dernière phrase adressée à un frère

Le chef d’orchestre Benjamin Zander raconta un jour l’histoire d’une survivante de la Shoah. Elle avait quinze ans lorsqu’elle fut déportée à Auschwitz avec son petit frère âgé de huit ans. Dans le train, elle remarqua que son frère avait perdu ses chaussures. Épuisée et inquiète, elle le réprimanda : « Pourquoi es-tu si enfantin ? Comment as-tu pu perdre tes chaussures ? Pourquoi ne fais-tu jamais attention à tes affaires ? Où allons-nous maintenant t’en trouver d’autres ? »

C’était la réaction d’une grande sœur sous pression, semblable à tant de phrases que nous prononçons sans y penser. À leur arrivée à Auschwitz, le petit garçon fut immédiatement séparé d’elle. Elle ne le revit jamais. Ces reproches furent les dernières paroles qu’elle lui adressa. Elle prit alors une résolution pour toute sa vie : ne jamais dire à une personne quelque chose qu’elle ne pourrait supporter de voir devenir les dernières paroles échangées avec elle.

C’est une exigence immense. Nous ne pouvons peut-être pas vivre chaque instant à ce niveau. Mais nous pouvons nous arrêter parfois avant une phrase et nous demander : est-ce réellement ce que je veux laisser dans le cœur de cette personne ? Nos proches ne sont pas éternellement à notre disposition. Nous ne savons jamais quelle conversation restera gravée. Pourquoi gaspiller nos mots dans le mépris, la froideur ou l’humiliation, lorsque nous pouvons les utiliser pour transmettre de la force ?

La destruction et la réparation

Nous entrons dans la période des trois semaines, durant laquelle nous portons le deuil de la destruction du Beth Hamikdach. La Guémara enseigne que le deuxième Temple fut détruit à cause de la sinat ‘hinam, la haine gratuite. Mais nos maîtres nous ont transmis un principe : lorsque la cause disparaît, la conséquence peut elle aussi disparaître. Si la haine gratuite a prolongé l’exil, l’amour gratuit, la parole bienveillante et l’écoute véritable participent à la Guéoula.

Le Beth Hamikdach n’était pas seulement un bâtiment. C’était un espace où la Présence d’Ashem pouvait être entendue dans le monde. Lorsque nous remplissons nos oreilles de haine et notre bouche de mépris, nous détruisons cet espace. Lorsque nous créons autour de nous une atmosphère d’écoute, de respect et de vérité, nous reconstruisons une petite demeure pour la Chékhina.

La famille d’Etsbon nous enseigne à fermer l’oreille à la discorde. La famille d’Ozni nous apprend ensuite à l’ouvrir à la voix d’Ashem, à la douleur d’un proche, à la Torah et à notre mission. La sainteté de l’écoute ne consiste pas à tout entendre. Elle consiste à savoir ce qui mérite d’entrer.

Conclusion : aimer la vérité et la paix

Nous ne contrôlons pas toujours ce que les autres disent, écrivent ou diffusent. Mais nous pouvons choisir ce à quoi nous accordons notre attention. Nous pouvons décider quelles voix auront accès à notre monde intérieur. Parfois, notre avodat Ashem exige d’ouvrir profondément nos oreilles : écouter un enfant, entendre une critique, accueillir une douleur, recevoir une parole de Torah. Et parfois, elle exige de devenir Etsbon : fermer la porte à la médisance, au cynisme, à la haine, au découragement et aux discours qui cherchent à nous éloigner de notre peuple, de notre famille ou de notre mission.

La prophétie de Zekhariahou nous donne une direction lumineuse : « וְהָאֱמֶת וְהַשָּׁלוֹם אֱהָבוּ » — Vehaémet vehachalom éhavou, « Aimez la vérité et la paix » (Zekharia 8, 19). La vérité sans paix peut devenir brutale. La paix sans vérité devient mensongère. Notre mission est d’unir les deux : parler avec vérité, écouter avec profondeur et protéger notre âme de tout ce qui détruit la paix.

Ce texte est dédié leïlouy nichmat הילד נתן יוסף בן יהודית — pour l’élévation de l’âme de l’enfant Nathan Yossef ben Yehoudith.

Read more