Le fardeau le plus lourd de l’existence

Une méditation inspirée d’un cours du Rav YY Jacobson sur la foi, la souffrance et le choix du monde dans lequel nous voulons vivre

Peut-on encore croire après avoir tout vu s’effondrer ?

Mes amis, il existe des questions que l’on peut résoudre par une démonstration, une preuve ou une explication. Et puis il existe des questions qui ne viennent pas seulement de l’intellect. Elles montent d’un cœur brisé, d’une histoire déchirée, d’une nuit où toutes les réponses semblent avoir disparu. Peut-on croire après avoir été blessé ? Peut-on parler d’un monde porteur de sens lorsque l’on a vu l’absurde, la cruauté et la destruction ? Peut-on encore faire confiance à Ashem quand notre vie ne ressemble pas à ce que nous avions espéré ?

Ces questions ne sont pas réservées aux philosophes. Elles vivent dans les chambres d’hôpital, dans les maisons endeuillées, dans les familles traversées par la maladie, la perte, la solitude ou la trahison. Elles vivent aussi dans des souffrances plus silencieuses : un enfant qui ne va pas bien, un mariage qui s’épuise, une blessure ancienne qui refuse de cicatriser, une dépendance que l’on cache, une prière qui semble rester sans réponse. Derrière toutes ces douleurs se tient une question fondamentale : dans quel monde suis-je en train de vivre ? Dans un univers aveugle, livré au hasard, ou dans une réalité dont la profondeur dépasse infiniment ce que mes yeux peuvent percevoir ?

La foi ne consiste pas à prétendre que la vie est simple. Elle ne demande pas de fermer les yeux devant la souffrance, ni de sourire artificiellement lorsque le cœur saigne. La foi demande quelque chose de bien plus courageux : ne pas laisser ce que je ne comprends pas devenir la définition ultime de toute la réalité.

La question d’Elie Wiesel au Rabbi de Loubavitch

Le célèbre écrivain Elie Wiesel était originaire de Sighet, en Transylvanie. Il avait grandi dans une famille proche de la ‘Hassidout de Vizhnitz. Une grande partie de sa famille fut assassinée durant la Shoah. Lui-même passa par Auschwitz et Buchenwald avant d’être libéré. Plus tard, il devint écrivain, journaliste, conférencier international et reçut le prix Nobel de la paix. Mais derrière la renommée demeurait toujours l’enfant juif qui avait vu ce qu’aucun enfant ne devrait jamais voir.

Avant sa carrière internationale, Elie Wiesel travaillait dans le journalisme. Il fut très proche de mon père, tous deux s’étant rencontrés dans le monde de la presse yiddish. C’est mon père qui lui suggéra un jour d’aller rencontrer le Rabbi de Loubavitch. Il lui proposa d’abord d’assister à un farbrenguen, une réunion ‘hassidique durant laquelle le Rabbi enseignait pendant de longues heures.

Elie Wiesel vint une première fois. Il comprit immédiatement qu’il reviendrait. Puis il entra en ye’hidout, une rencontre privée avec le Rabbi. Cette première conversation dura plusieurs heures. D’autres suivirent, accompagnées d’une correspondance profonde consacrée à la foi, à la Shoah, à l’éternité du peuple juif et au sens de l’existence.

Lors de l’une de ces rencontres, au milieu de la nuit, Elie Wiesel posa au Rabbi la question qui le hantait : « Rabbi, je ne comprends pas comment vous pouvez encore croire en Ashem après Auschwitz. »

Le Rabbi demeura silencieux. Il regarda Elie Wiesel. Il comprenait que cette question ne venait pas d’un exercice académique. Elle venait des flammes, des cris, des wagons, des corps et des visages qui ne quitteraient jamais sa mémoire. Après un long silence, le Rabbi lui répondit : « Après Auschwitz, en qui voudrais-tu que je croie ? En l’homme ? S’il reste encore une possibilité de foi après Auschwitz, elle ne peut être placée que dans une Source qui transcende l’homme et l’humanité. »

Cette réponse ne cherchait pas à expliquer Auschwitz. Elle ne prétendait pas donner une justification rationnelle à l’injustifiable. Elle renversait cependant la question. La Shoah avait-elle révélé l’absence d’Ashem, ou avait-elle révélé ce que devient l’être humain lorsqu’il se croit lui-même absolu, lorsqu’il ne reconnaît plus rien au-dessus de son idéologie, de sa force ou de son désir de domination ?

Elie Wiesel resta toute sa vie un homme en lutte. Il aimait la Torah, les Michnayot et la Guémara. Il respectait le Chabbat, fréquentait la synagogue et portait en lui un cœur juif profondément sensible. Mais il se débattait avec Ashem. Il posait des questions, protestait, se taisait, puis recommençait à parler.

Des décennies après la Shoah, il publia à l’approche de Roch Hachana un texte bouleversant. Il s’adressait à Ashem et disait, en substance : « Pendant cinquante ans, je me suis disputé avec Toi. Je T’ai accusé. J’ai protesté. Mais je ne peux plus continuer à me battre. Je veux faire la paix avec Toi. »

Faire la paix avec Ashem ne signifie pas que toutes les questions ont reçu une réponse. Cela signifie que la relation est plus profonde que la question. On ne se dispute qu’avec quelqu’un dont on ne peut se détacher. La protestation d’Elie Wiesel elle-même témoignait d’un lien qu’Auschwitz n’avait pas réussi à détruire.

« Vous n’aurez jamais la photographie d’un survivant d’Auschwitz »

Je me souviens également de l’écrivain Yehiel De-Nur, connu sous le nom de Ka-Tzetnik, l’un des témoins du procès Eichmann. Lorsqu’il fut appelé à témoigner, le poids de ses souvenirs fut tel qu’il s’effondra dans la salle d’audience. Ses écrits sur la Shoah étaient terribles, mais sa langue yiddish possédait une puissance littéraire extraordinaire.

Je lui rendis visite un jour chez lui, à Tel-Aviv. À la fin de notre rencontre, à une époque où les téléphones portables n’existaient pas encore, je sortis un appareil photo et lui demandai la permission de le photographier. Il refusa.

Je lui demandai pourquoi. Il me répondit : « Vous allez croire que vous possédez maintenant la photographie d’un survivant d’Auschwitz. Mais vous n’aurez jamais la photographie d’un survivant d’Auschwitz. »

Il voulait dire : vous pouvez photographier mon visage, mais vous ne pourrez jamais photographier ce que j’ai vu, ce que j’ai perdu, ce qui s’est brisé et ce qui continue de vivre derrière mes yeux. Une personne n’est jamais réductible à l’image que nous percevons. Derrière chaque visage se cache un univers. Et cette idée nous conduit directement à un verset apparemment étrange de la paracha de Devarim.

Le poids que Moché ne pouvait plus porter seul

Au début du livre de Devarim, Moché Rabbénou prononce son dernier discours. Il se trouve à quelques semaines de son départ de ce monde. Pendant quarante ans, il a accompagné le peuple juif à travers le désert. Il l’a défendu, enseigné, réprimandé, consolé et porté.

Moché déclare : « אֵיכָה אֶשָּׂא לְבַדִּי טָרְחֲכֶם וּמַשַּׂאֲכֶם וְרִיבְכֶם » — Eikha essa levadi tor’hakhem oumassa’akhem verivkhem — « Comment pourrais-je porter seul vos tracas, votre fardeau et vos querelles ? » (Devarim 1, 12).

Trois expressions apparaissent ici : tor’hakhem, vos tracas ; massa’akhem, votre fardeau ; rivkhem, vos querelles. Pourquoi trois termes ? Que représentent-ils exactement ?

Rachi, le grand commentateur de la Torah et du Talmud, dont chaque mot cherche à éclairer le sens simple et profond du verset, cite l’enseignement de nos Sages. Tor’hakhem signifie que certains membres du peuple étaient procéduriers. Même après avoir perdu un procès, ils continuaient à produire de prétendus témoins ou de nouvelles preuves, uniquement pour prolonger l’affaire et créer davantage de tension.

Rivkhem désigne ceux qui se plaignaient constamment, entretenaient les disputes et trouvaient toujours une nouvelle raison d’être mécontents.

Puis Rachi explique : massa’akhem indique qu’ils étaient des apikorsim, des personnes habitées par une forme de négation et de défiance. Lorsqu’ils voyaient Moché sortir tôt de sa tente, ils disaient : « Pourquoi sort-il déjà ? Il doit avoir des problèmes chez lui. » Et lorsqu’il sortait plus tard, ils affirmaient : « Il est certainement resté à l’intérieur pour préparer de mauvais projets contre nous. »

Mais comment comprendre cette explication ? Le mot massa signifie un fardeau, une charge. Quel lien existe-t-il entre le fardeau et l’apikorsout, la négation de la foi ? Et en quoi les soupçons ridicules portés sur Moché constituent-ils une forme d’hérésie ?

Rabbi Na’hman : le doute peut devenir un poids écrasant

Rabbi Na’hman de Breslev, arrière-petit-fils du Baal Chem Tov et l’un des grands maîtres de la vie intérieure, donne une réponse extrêmement profonde. Son disciple Rabbi Nathan la rapporte dans les Si’hot HaRan, un recueil de conversations et d’enseignements transmis après la disparition de son maître.

Pourquoi l’apikorsout est-elle appelée massa, un fardeau ? Parce que le fardeau le plus lourd que l’être humain puisse porter est celui d’une existence privée de sens. Les doutes, les contradictions et le sentiment de vivre dans un monde sans direction pèsent sur l’âme jour et nuit. Lorsque l’homme voyage vers le tsadik, explique Rabbi Na’hman, il se libère d’une partie de ce poids, car il retrouve une relation avec la foi.

Écoutons bien : Rabbi Na’hman ne dit pas que le croyant comprend tout. Il ne dit pas que sa vie est dépourvue de douleurs. Il ne dit pas que les tragédies disparaissent. Il dit que la personne qui possède une foi profonde dispose d’un point d’appui. Elle ne flotte pas seule dans l’espace. Elle peut pleurer, protester et tomber, mais elle sait que son existence n’est pas un accident sans valeur.

L’être humain qui pense n’être qu’un assemblage fortuit de molécules dans un univers indifférent peut, extérieurement, paraître libre et sophistiqué. Mais intérieurement, quel poids porte-t-il ? Si l’univers n’a aucune intention, si mon existence n’a aucune finalité, si l’amour, la conscience, la fidélité, la souffrance et le sacrifice ne sont que des réactions chimiques apparues par hasard, alors que signifie ma vie ? Je suis moins qu’un grain de sable sur une planète qui n’est elle-même qu’un point presque invisible dans l’espace.

Il faut mesurer le poids d’une telle conception. Je vis quelques décennies, j’essaie de profiter, puis la machine s’arrête. Il ne reste aucune mission, aucune néchama, aucune dimension éternelle. La personne peut proclamer qu’elle s’est libérée d’Ashem, mais elle risque d’avoir remplacé une responsabilité par un fardeau bien plus lourd : l’idée que son être le plus profond ne possède aucune véritable signification.

Voilà ce que Rabbi Na’hman entend par massa’akhem. L’apikorsout n’est pas seulement une opinion intellectuelle. Elle peut devenir un poids existentiel écrasant.

La foi n’est pas une anesthésie

Mais soyons très clairs. La vie est complexe. Elle est parfois terriblement douloureuse. Certains traversent la maladie, le deuil, la solitude ou la pauvreté. D’autres portent des blessures émotionnelles et psychologiques profondes. Certains ont subi des humiliations ou des abus. D’autres regardent souffrir leurs enfants sans pouvoir les sauver. Il existe la souffrance du corps, celle de l’esprit, celle du couple et celle de toute une nation.

La foi ne signifie pas : « Tout va bien, tout est agréable, sourions pour la photo. » Cette forme de déni n’est pas la foi. Elle peut même devenir une manière de mépriser la souffrance des autres.

La foi signifie que, même lorsque je ne comprends pas, je reconnais que la réalité ne commence pas et ne se termine pas à la frontière de mon cerveau. Elle repose sur la conscience qu’il existe un Maître de ce monde, que la création possède une finalité et qu’Ashem est la Source du bien, de l’amour et de la compassion.

Je ne prétends pas comprendre comment tous les événements s’intègrent dans cette bonté. Mon esprit est limité. Nous ne comprenons pas complètement le fonctionnement d’une seule cellule, d’un atome, de la lumière ou du cerveau humain. Après des millénaires d’étude, nous continuons à découvrir des dimensions du monde dont nous ignorions tout.

Puis-je sérieusement exiger que l’intégralité du projet de la création et de l’histoire humaine entre dans les limites de mon intelligence ? L’humilité intellectuelle ne consiste pas à renoncer à penser. Elle consiste à savoir que la pensée humaine, aussi précieuse soit-elle, n’est pas infinie.

Se soumettre à l’infini ne signifie pas disparaître

Cette reconnaissance nous conduit au bitoul, l’annulation de soi devant une réalité supérieure. Le bitoul ne signifie pas : « Je ne vaux rien, je n’existe pas, je dois me mépriser. » Ce serait une destruction de soi, non un service d’Ashem.

Dans la Halakha, lorsqu’une petite quantité d’un aliment interdit tombe dans une quantité soixante fois supérieure d’aliment permis, nous parlons de bitoul bechichim, d’annulation dans soixante. La petite quantité ne cesse pas physiquement d’exister, mais elle est absorbée dans une réalité beaucoup plus vaste et reçoit désormais le statut de l’ensemble.

De la même manière, le bitoul devant Ashem ne supprime pas ma personnalité. Il la révèle. Je découvre que je ne suis pas une île coupée du monde, ni un accident isolé. Je suis une expression d’une réalité infinie. Ma néchama est venue ici avec une mission unique que personne d’autre ne peut accomplir à ma place.

Lorsque je me perçois comme un être séparé, chaque blessure menace mon identité entière. Chaque échec semble prouver que je ne vaux rien. Mais lorsque je comprends que je suis un canal d’une lumière qui me dépasse, l’épreuve demeure douloureuse sans devenir nécessairement une condamnation de mon existence.

David HaMelekh dit : « גַּם כִּי אֵלֵךְ בְּגֵיא צַלְמָוֶת לֹא אִירָא רָע כִּי אַתָּה עִמָּדִי » — Gam ki elekh begué tsalmavet, lo ira ra ki Ata imadi — « Même lorsque je marche dans la vallée de l’ombre de la mort, je ne crains aucun mal, car Tu es avec moi » (Téhilim 23, 4).

David ne dit pas qu’il n’existe aucune vallée. Il ne dit pas qu’il ne traverse aucune obscurité. Il dit : « Tu es avec moi. » La présence d’Ashem ne retire pas toujours immédiatement la douleur, mais elle transforme la solitude dans laquelle cette douleur est vécue.

Combien de foi faut-il pour être athée ?

Un jeune homme vint un jour me voir. Il s’était déclaré athée et me demanda avec une certaine assurance : « Vous avez pourtant l’air relativement intelligent. Pourquoi n’êtes-vous pas athée ? »

Je lui répondis : « Pour être honnête, je n’ai pas suffisamment de foi aveugle pour être athée. »

Affirmer qu’il existe un Créateur ne résout pas toutes les questions. Mais affirmer qu’il n’existe ni Créateur, ni intention, ni finalité, et que toute la précision de l’univers, de la vie, de la conscience et de l’intelligence est apparue sans aucune source transcendante exige également une foi immense.

Il suffit d’étudier la finesse des conditions nécessaires à l’apparition et au maintien de la vie, la complexité de l’ADN, les lois de la physique, le fonctionnement d’une cellule ou la structure du cerveau humain. Dire que tout cela n’a aucune origine, aucune intention et aucune signification n’est pas une conclusion neutre imposée par la science. C’est aussi une interprétation philosophique de la réalité.

La foi authentique n’est donc pas une crédulité paresseuse. Elle demande du courage. Chaque jour, elle me demande de regarder un monde rempli de contradictions et de déclarer : je choisis de ne pas réduire la réalité à ce que mes yeux peuvent saisir aujourd’hui. Je choisis de croire que le fond de l’existence est l’unité et non le chaos, la vie et non le néant.

Le Tanya et le choix quotidien du Chema Israël

Rabbi Chnéour Zalman de Lyadi, fondateur de la ‘Hassidout ‘Habad et auteur du Tanya, développe dans le chapitre 47 une idée qui peut transformer une vie entière. Chaque jour, nous recevons la possibilité de sortir intérieurement d’Égypte. Comment ? En récitant le Chema et en acceptant le joug de la royauté d’Ashem.

Nous disons : « שְׁמַע יִשְׂרָאֵל ה׳ אֱלֹקֵינוּ ה׳ אֶחָד » — Chema Israël, Ashem Elokénou, Ashem E’had — « Écoute Israël, Ashem est notre Créateur, Ashem est Un. »

Mais pour que cette déclaration transforme notre conscience, une condition est nécessaire : il faut le vouloir. L’unité d’Ashem constitue la vérité profonde de l’existence, mais l’être humain conserve la liberté de choisir dans quel monde il désire habiter intérieurement.

Je peux regarder la vie et dire : tout n’est que chaos. Les uns ont de la chance, les autres non. L’homme le plus fort l’emporte. Il n’existe aucune mission, aucune justice supérieure, aucune signification ultime. Je peux choisir cette lecture.

Je peux également reconnaître qu’il existe beaucoup de choses que je ne comprends pas, mais que je vis dans le monde d’Ashem E’had, de l’unité divine. Je ne vois qu’une petite partie de l’iceberg. La plupart des forces qui dirigent mon propre corps me sont invisibles. Pendant des siècles, l’humanité ignorait l’existence des bactéries, des gènes, de l’électricité ou des mécanismes cellulaires, alors même que ces réalités façonnaient chaque instant de la vie.

Si le monde matériel contient tant de profondeurs invisibles, combien plus la dimension spirituelle de la création échappe-t-elle à notre perception immédiate ? La devar Ashem, la parole divine qui maintient le monde à chaque instant, constitue une profondeur à l’intérieur d’une profondeur.

Chaque matin, le Chema me demande donc : quel monde choisis-tu aujourd’hui ? Celui où tu es abandonné au hasard, ou celui où ta vie possède une mission, y compris lorsque cette mission passe par des chemins que tu n’aurais jamais choisis ?

Le manque de confiance qui se cache derrière la négation

Nous pouvons maintenant revenir au commentaire de Rachi. Pourquoi les soupçons envers Moché sont-ils qualifiés d’apikorsout ?

Parce que leur problème profond n’était pas simplement une mauvaise opinion sur l’horaire de Moché. Ils ne lui faisaient pas confiance. Quoi qu’il accomplisse, ils interprétaient son geste de manière négative. S’il sortait tôt, il avait des problèmes chez lui. S’il sortait tard, il préparait un complot contre eux.

C’est précisément la structure intérieure de certaines formes de négation : « Je ne peux pas faire confiance. » Je regarde le monde et je conclus qu’Ashem cherche à me faire du mal, qu’Il m’a abandonné ou qu’Il n’existe pas. Ce n’est pas toujours une rébellion intellectuelle. Cela peut être le langage d’un cœur profondément blessé.

Certaines personnes préfèrent ne plus croire parce qu’elles ne veulent plus être déçues. Si je n’attends rien d’Ashem, je n’aurai pas à ressentir la douleur d’une prière non exaucée. Si je dis qu’Il n’existe pas, je n’aurai pas à affronter la question de Sa présence durant ma souffrance.

Parfois, ce mouvement provient même d’une sensibilité morale extrêmement profonde. Un enfant qui avait subi des abus pendant plusieurs années expliqua qu’il avait choisi de devenir athée. Il ne voulait pas croire qu’Ashem avait vu ce qu’on lui faisait sans intervenir. Il préférait penser qu’Ashem n’existait pas plutôt que de L’accuser d’avoir laissé cette violence se produire.

Écoutons la délicatesse de cette réaction. Ce n’est pas nécessairement de l’arrogance. Cela peut être le cri d’un enfant qui cherche encore à protéger l’image d’un Ashem bon. Face à une telle douleur, il ne faut jamais donner une réponse froide ou simpliste. On ne répare pas un traumatisme par un slogan religieux. La personne a besoin d’être entendue, protégée, accompagnée, et parfois aidée par des professionnels compétents. La foi ne doit jamais servir à minimiser un crime ou à demander à une victime de se taire.

Mais nous pouvons reconnaître ce qui se joue intérieurement : lorsque la confiance a été détruite par des êtres humains, il devient extrêmement difficile de faire confiance à Ashem. Le visage de l’autorité humaine peut avoir déformé, dans le cœur de l’enfant, le visage de l’autorité divine.

Notre responsabilité est alors immense. Un parent, un enseignant, un dirigeant ou un conjoint ne représente jamais Ashem au sens absolu, mais son comportement peut ouvrir ou fermer le cœur de quelqu’un à la confiance. Chaque juif porte une mission unique ; parfois, cette mission consiste précisément à redonner à un autre être humain l’expérience d’une présence sûre, bienveillante et fidèle.

Lorsque la liberté apparente devient une prison

Il existe aussi une autre forme de négation. Une personne peut vouloir croire qu’elle n’est qu’un animal perfectionné parce qu’elle ne souhaite imposer aucune limite à ses désirs. Si aucune néchama ne m’habite, si aucune mission ne m’a été confiée, si rien n’est sacré, je peux faire tout ce que je veux.

Cette conception paraît d’abord plus facile. Pas de commandement, pas de responsabilité, pas de compte à rendre. Mais intérieurement, le prix peut être immense. Mes désirs deviennent mes maîtres. Mes dépendances m’enferment. Je cherche constamment une nouvelle stimulation pour éviter d’entendre la question que mon âme continue de poser : pourquoi suis-je ici ?

L’homme peut étouffer cette question, mais il ne peut pas complètement la tuer. Car au plus profond de lui, il sait qu’il n’est pas une erreur. Il ressent qu’il existe en lui quelque chose de plus grand que ses impulsions, ses échecs et son image sociale. Le Tanya appelle cette profondeur « חֵלֶק אֱלֹקַהּ מִמַּעַל מַמָּשׁ » — ‘Helek Eloka mimaal mamach — « une part véritable de la divinité d’en haut ».

Lorsque je vis en contradiction permanente avec cette essence, le fardeau devient très lourd. Extérieurement, je peux réussir, rire, voyager et accumuler des expériences. Intérieurement, je porte le sentiment d’être une machine momentanément fonctionnelle, destinée un jour à se briser.

Une société entière peut également porter ce fardeau. Lorsqu’elle ne sait plus pourquoi la vie humaine est sacrée, pourquoi la fidélité vaut davantage que la gratification immédiate, pourquoi le sacrifice pour autrui possède une grandeur, elle se fragmente. L’être humain ne peut pas vivre longtemps uniquement de confort, de consommation et de distraction. Il a besoin de mission.

Et si le but de la vie n’était pas le confort ?

Une personne qui avait énormément souffert me confia un jour une idée bouleversante : « Tant que je pensais que le but de la vie était que tout soit confortable, je ne voyais que ce qui n’allait pas dans mon existence. Mais lorsque j’ai compris que le but était de devenir transparent à l’infini, de sentir qu’Ein od milvado, qu’il n’existe rien en dehors d’Ashem, tout a changé. Chaque événement qui brisait mon ego pouvait aussi ouvrir mon cœur. »

Cette phrase doit être maniée avec beaucoup de prudence. Elle ne signifie pas que nous devons rechercher la souffrance, tolérer l’injustice ou rester dans une situation dangereuse. Nous avons l’obligation de nous protéger, de protéger les autres, de demander de l’aide et de lutter contre le mal. La Torah ne glorifie pas l’abus ni la passivité.

Mais lorsqu’une épreuve que je n’ai pas choisie est déjà entrée dans ma vie, je peux encore décider ce qu’elle deviendra. Elle peut m’enfermer entièrement dans l’amertume, ou devenir progressivement un lieu où une dimension plus profonde de mon âme se révèle.

Certaines blessures détruisent l’illusion que je contrôle tout. Elles font tomber les masques, les identités artificielles et le besoin maladif d’être validé par tout le monde. Elles peuvent ouvrir un espace dans lequel je découvre que ma valeur ne dépend ni de mon succès, ni de mon corps, ni du regard des autres. Ma valeur vient du fait que je suis voulu par Ashem et envoyé ici avec une mission que personne d’autre ne possède.

Le but n’est pas de dire que la souffrance est agréable. Le but est de refuser de lui laisser le dernier mot.

Pourquoi notre âme cherche-t-elle l’unité ?

Quelqu’un pourrait objecter : « Peut-être que la foi apporte davantage de calme simplement parce qu’elle est une illusion consolante. Peut-être que la souffrance de l’athée est plus proche de la vérité. »

Mais posons-nous une question. Si l’être humain n’est que le résultat d’un processus de survie aveugle, pourquoi son âme recherche-t-elle si profondément le sens, l’unité, l’amour, la transcendance et l’éternité ? Pourquoi ne parvenons-nous pas à nous satisfaire durablement de plaisirs momentanés ? Pourquoi le sacrifice pour une cause supérieure nous paraît-il admirable ? Pourquoi une vie entièrement centrée sur soi finit-elle si souvent par devenir étouffante ?

Peut-être que notre système intérieur aspire à l’unité parce que l’unité est sa vérité. Peut-être que la néchama ressent ce que les yeux ne voient pas encore : « אֵין עוֹד מִלְבַדּוֹ » — Ein od milvado — « Il n’existe rien en dehors de Lui » (Devarim 4, 35).

Nous portons de nombreuses formes d’idolâtrie : l’argent, le pouvoir, le corps, l’image sociale, le besoin de contrôle, et même l’idolâtrie de notre propre intelligence. Nous pensons que ce que notre esprit ne comprend pas ne peut pas exister. Le bitoul nous libère de cette prison. Il ne détruit pas l’intelligence ; il la remet à sa juste place et lui permet de devenir un instrument de vérité plutôt qu’une divinité.

La foi ne répond pas à toutes les questions, mais elle change celui qui les porte

Rabbi Na’hman ne nous demande pas de vivre sans questions. La vraie techouva n’est pas le retour à un monde sans interrogation. Elle est le retour à des questions authentiques.

La question superficielle dit : « Puisque je ne comprends pas tout, rien n’a de sens. » La question profonde dit : « Pourquoi pensais-je que mon cerveau limité devait contenir tous les secrets de la création ? Comment puis-je vivre avec intégrité au milieu de ce que je ne comprends pas ? Quelle réponse Ashem attend-Il de moi, non pas en théorie, mais dans la manière dont je parle à mon conjoint, dont j’élève mes enfants, dont je mène mes affaires, dont je traite mon corps et dont je réponds à la souffrance d’un autre ? »

La foi ne retire pas toutes les charges. Elle nous donne des épaules intérieures pour les porter. Elle ne supprime pas toujours la nuit, mais elle nous apprend que la nuit elle-même ne se trouve pas en dehors d’Ashem.

David HaMelekh l’exprime dans un autre psaume : « אִם אֶסַּק שָׁמַיִם שָׁם אָתָּה וְאַצִּיעָה שְּׁאוֹל הִנֶּךָּ » — Im essak chamaïm, cham Ata ; veatsia Cheol, hinéka — « Si je monte au ciel, Tu es là ; si je descends dans les profondeurs, Te voici » (Téhilim 139, 8).

Au ciel, Tu es là. Dans les profondeurs, Tu es encore là. Je peux ne pas sentir Ta présence. Je peux même crier contre Toi. Mais je ne suis jamais réellement en dehors de Toi.

Choisir le monde dans lequel nous voulons vivre

Chaque matin, nous devons choisir. Non pas choisir les événements qui nous arriveront, car ils ne dépendent pas tous de nous. Nous devons choisir la profondeur depuis laquelle nous allons les vivre.

Vais-je vivre dans un monde où je suis un fragment abandonné, ou dans un monde où chaque instant peut devenir une rencontre avec Ashem ? Vais-je considérer mon histoire comme une série d’erreurs, ou comme la matière particulière à travers laquelle ma mission doit se révéler ? Vais-je laisser mes blessures me convaincre que je n’ai aucune valeur, ou vais-je apprendre à transformer ma sensibilité en compassion pour d’autres personnes blessées ?

Peut-être ne saurai-je jamais pourquoi certains événements se sont produits. Mais je peux demander : maintenant que cela fait partie de mon histoire, quelle lumière puis-je en faire sortir ? Quelle personne suis-je appelé à devenir ? Quel cœur puis-je comprendre précisément parce que le mien a été brisé ?

Votre mission ne ressemble à celle de personne d’autre. Elle se trouve dans vos dons, mais aussi dans vos luttes. Elle se trouve dans les portes qui se sont ouvertes et parfois dans celles qui se sont fermées. Elle ne justifie pas le mal qui vous a été fait, mais elle affirme que le mal n’a pas le pouvoir de définir la totalité de votre être.

Conclusion : déposer le poids sans abandonner les questions

Mes amis, le fardeau de la foi peut parfois sembler lourd, car croire exige de vivre avec le mystère. Mais le fardeau d’une existence sans origine, sans destination et sans signification peut être infiniment plus écrasant.

La foi ne nous demande pas de mentir sur nos douleurs. Elle nous invite à les porter dans une réalité plus vaste. Elle nous permet de dire : je ne comprends pas, mais je refuse de croire que je ne suis qu’une erreur. Je souffre, mais ma souffrance ne résume pas mon âme. Je traverse la vallée, mais je ne la traverse pas seul. Je pose mes questions à Ashem parce que ma relation avec Lui est assez profonde pour contenir même ma colère et mes larmes.

Nous pouvons conclure avec les paroles de David HaMelekh : « גַּם חֹשֶׁךְ לֹא יַחְשִׁיךְ מִמֶּךָ וְלַיְלָה כַּיּוֹם יָאִיר » — Gam ‘hochekh lo ya’hchikh miméka, velaïla kayom yaïr — « Même l’obscurité n’est pas obscure pour Toi, et la nuit éclaire comme le jour » (Téhilim 139, 12).

Pour moi, la nuit est encore la nuit. Je ne dois pas prétendre qu’elle est déjà le jour. Mais pour Ashem, même cette obscurité fait partie d’une lumière plus vaste. Et un jour, ce que je ne pouvais pas voir se révélera.

Ce texte est dédié leïlouy nichmat הילד נתן יוסף בן יהודית — pour l’élévation de l’âme de l’enfant Nathan Yossef ben Yehoudith.

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