Même ici, tu as une mission

Une méditation inspirée d’un cours du Rav YY Jacobson sur les lieux que nous n’avons pas choisis et la lumière que notre âme peut y révéler

Le lieu que nous n’avons pas choisi

Mes amis, que faisons-nous lorsque la vie nous conduit dans un endroit où nous n’avons jamais voulu aller ? Nous savons parler de mission lorsqu’une personne part volontairement bâtir une communauté, ouvrir une école ou diffuser la Torah. Mais peut-on encore parler de mission lorsque le corps tombe malade, lorsqu’un projet échoue, lorsqu’un vol est annulé, lorsqu’une relation traverse une crise ou lorsque notre cœur descend dans une région de peur, de confusion ou de tristesse ? Il ne s’agit pas d’embellir la douleur ni de prétendre que tout est facile. Il s’agit de découvrir qu’aucun lieu où une âme juive se trouve n’est vide de sens. Même lorsque nous ne comprenons pas pourquoi nous y avons été conduits, nous pouvons commencer à demander : « Pour quoi suis-je ici ? Quelle lumière puis-je révéler précisément dans cet endroit ? »

De nombreuses années se sont écoulées depuis cette veille de Yom Kippour où mon père se trouvait dans un hôpital de Brooklyn. Il souffrait depuis longtemps du diabète. J’étais encore jeune, et pour un enfant, voir son père hospitalisé juste avant le jour le plus saint de l’année est une expérience bouleversante. Je me rendis auprès de lui afin de le bénir et de recevoir sa bénédiction. Il nous raconta que la veille, le Rav ‘Haïm Mordekhaï Aizik ‘Hodakov, l’un des principaux secrétaires du Rabbi de Loubavitch, était venu le voir sur l’ordre du Rabbi. Rav ‘Hodakov était un homme réservé, précis, extrêmement discipliné, qui ne parlait jamais inutilement et ne faisait pas de visites sociales par convenance. Il lui transmit ce message : « Il semble que vous ayez une mission à accomplir dans cet hôpital. Lorsque cette mission sera terminée, vous pourrez rentrer chez vous. »

Un homme hospitalisé n’a pas choisi sa destination. Il veut guérir et rentrer chez lui, et nous demandons qu’Ashem envoie une réfoua cheléma à tous les malades d’Israël. Pourtant, le Rabbi introduisait ici une conscience nouvelle : « Tu n’es pas seulement un malade qui attend de sortir. Tu es aussi une âme envoyée dans un endroit précis. Il existe ici quelque chose que toi seul peux accomplir. » Ce n’était pas une jolie phrase destinée à réchauffer le cœur. C’était une manière entière de regarder la vie.

Les pas de l’homme sont dirigés

Cette vision s’enracine dans un verset des Téhilim :> “מֵה׳ מִצְעֲדֵי גֶבֶר כּוֹנָנוּ וְדַרְכּוֹ יֶחְפָּץ” > MéAshem mitsadé guéver konanou, vedarko ye’hpats — > « C’est par Ashem que les pas de l’homme sont préparés, et Il désire sa voie. »

David HaMelekh nous enseigne que les pas de l’homme ne sont pas abandonnés au hasard. Les maîtres de la ‘Hassidout expliquent qu’Ashem conduit la personne sur sa route, mais que celle-ci doit aussi apprendre à accorder son désir au désir divin. Cela ne signifie pas subir passivement sa vie comme un prisonnier. Cela signifie essayer d’entrer dans la réalité avec cette pensée : « Je ne suis pas seul ici. Quelque chose m’est confié. »

Je me souviens d’un vol retardé par une tempête de neige alors que je devais donner une importante conférence au Canada. J’étais tendu : des centaines de personnes étaient attendues. Dans l’aéroport, je rencontrai un ‘hassid qui risquait lui aussi de manquer un événement familial important, mais il demeurait calme. Il cita Rabbi Ye’hezkel de Kozmir : lorsqu’un juif récite le matin « Hamekhin mitsadé guéver » — « Celui qui dirige les pas de l’homme » — mais refuse ensuite de croire qu’un pas imprévu est lui aussi conduit d’En-Haut, sa bénédiction perd sa vérité intérieure. Nous n’avons pas besoin d’aimer les retards ni de renoncer à agir, mais nous pouvons refuser de nous croire abandonnés au chaos.

Rav ‘Haïm Chmoulevitz comparait les voyages d’Israël dans le désert à un bébé porté par sa mère. La mère monte dans plusieurs autobus, traverse des villes, attend dans des gares et connaît une journée épuisante. Mais si l’on demande au bébé où il était, il peut répondre : « Dans les bras de ma mère. » Israël voyageait de campement en campement, mais intérieurement il demeurait dans les bras de la Chékhina. Les paysages changeaient ; les bras ne changeaient pas.

Tous les voyages de notre vie

Le Rabbi étendait cette idée aux voyages intérieurs. Même lorsque notre corps demeure au même endroit, notre pensée nous emporte chaque jour dans d’autres territoires. Parfois le cœur est ouvert, rempli de confiance et d’élan. Parfois il se ferme sous le poids du doute, de la honte ou de la tristesse. Le Baal Chem Tov enseigne : « Là où se trouve la pensée de l’homme, là il se trouve réellement. » Lorsque notre pensée descend dans un lieu douloureux, nous pouvons nous condamner : « Je suis faible, je suis perdu, je suis un échec. » Mais une autre question est possible : « Quel travail m’est confié dans ce lieu intérieur ? Quelle partie de mon âme attend ici d’être rencontrée ? »

Le Deguel Ma’hané Éfraïm, œuvre du petit-fils du Baal Chem Tov, rapporte au nom de son grand-père que les quarante-deux étapes d’Israël dans le désert représentent les voyages de chaque existence humaine. Chacun connaît ses départs, ses déserts, ses campements et ses reconstructions. Certaines étapes viennent de nos erreurs ; d’autres des erreurs d’autrui. La Torah ne nous demande jamais d’appeler le mal « bien », d’excuser l’injustice ni de nier la souffrance. Mais une fois que cette histoire fait partie de nous, une question nouvelle apparaît : comment la transformer en mission ?

Les mots lama — « pourquoi » — et lema — « pour quoi » — sont formés des mêmes lettres. Le « pourquoi » cherche une explication au passé ; le « pour quoi » cherche une direction pour l’avenir. Certaines questions resteront peut-être sans réponse. Pourtant, une porte demeure ouverte : « Ani nivréti lechamech et Koni » — « J’ai été créé pour servir mon Créateur. » Comment puis-je servir Ashem à partir de cette réalité sans nier ce qu’elle m’a coûté ?

Ressentir la douleur n’est pas trahir cette mission. Nous ne sommes pas des robots. La foi ne signifie pas ne jamais pleurer ni ne jamais ressentir de colère. Parfois, la douleur elle-même fissure l’ego, développe la compassion et ouvre une sensibilité nouvelle. Celui qui a connu la solitude peut apprendre à voir les personnes invisibles. Celui qui a connu l’échec peut cesser de juger. Celui qui a traversé l’angoisse peut devenir une présence apaisante pour une autre âme. La mission ne se trouve donc pas seulement dans ce qui nous arrive, mais aussi dans ce que nous décidons d’en faire.

Chassé ou envoyé ?

Dans la paracha de Nasso, la Torah ordonne d’éloigner du camp le métsora, le zav et celui qui est impur au contact d’un mort : “וִישַׁלְּחוּ מִן הַמַּחֲנֶה” Vichal’hou min hama’hané — « Ils les enverront hors du camp. »

Le Divré Yoël, œuvre de l’Admour de Satmar, remarque que la Torah aurait pu dire : « Faites-les sortir. » Pourquoi employer le mot « envoyer » ? Parce qu’expulser signifie : « Je ne te veux plus ici », tandis qu’envoyer signifie : « Je te conduis ailleurs pour une mission. » La Torah ne minimise pas l’impureté ni la nécessité de quitter le camp. Mais elle refuse de transformer la personne en être rejeté hors de l’histoire. Même cet éloignement peut contenir une mission. Après une erreur, la techouva ne consiste donc pas seulement à effacer un chapitre ; elle consiste à transformer ce chapitre en source de profondeur.

Yossef Hatsadik exprime cela lorsqu’il dit à ses frères : “כִּי לְמִחְיָה שְׁלָחַנִי אֱלֹקִים לִפְנֵיכֶם” Ki lemi’hya chela’hani Elokim lifnékhem — « C’est afin de préserver la vie qu’Ashem m’a envoyé avant vous. »

Yossef ne nie pas la faute de ses frères. Il dit cependant : « Vous m’avez vendu, mais Ashem m’a envoyé. » Tant que je me définis uniquement comme « vendu », mon identité reste enfermée dans ce que d’autres m’ont fait. Lorsque je découvre que j’ai aussi été « envoyé », mon histoire commence à redevenir une mission. Yossef ne comprit pas immédiatement. Dans la maison de Potifar et dans la prison, il ne voyait pas encore le palais. Nous non plus, nous ne comprenons pas toujours nos voyages. Mais nous pouvons déjà demander : « Quelle lumière suis-je appelé à révéler ici ? »

Le récipient d’argile et les larmes du Rabbi

À la veille de Yom Kippour, j’eus le mérite d’entendre le Rabbi commenter une loi apparemment technique du Rambam. Le Rambam, Rabbi Moché ben Maïmon, explique qu’un récipient d’argile reçoit l’impureté par son espace intérieur. Mais si un objet possède une cavité sans avoir été créé pour retenir ce qu’il reçoit, son statut est différent. Prenons un tuyau : l’eau y pénètre, mais il n’a pas été conçu pour la conserver. Sa fonction est de la transmettre ailleurs. Le Rambam tranche qu’un tel objet n’est pas considéré comme un récipient « fait pour recevoir ».

En relisant cette halakha, le Rabbi se mit à pleurer. Pourquoi pleurer sur une loi concernant un tuyau d’argile ? Parce qu’il entendait dans les paroles du Rambam la description de chaque être humain.

“וַיִּיצֶר ה׳ אֱלֹקִים אֶת הָאָדָם עָפָר מִן הָאֲדָמָה” Vayitser Ashem Elokim et haadam afar min haadama — « Ashem façonna l’homme, poussière tirée de la terre. »

L’homme est un kéli ‘hérès, un récipient d’argile. Son corps vient de la terre, mais une âme infinie y a été insufflée. Il peut absorber de la confusion, des blessures, des pulsions et des fautes. Pourtant, au plus profond de lui-même, il n’a pas été créé pour retenir tout cela. Il a été créé pour transmettre la lumière d’Ashem dans le monde. « Ani nivréti lechamech et Koni » — « J’ai été créé pour servir mon Créateur. »

Cela ne signifie pas que nous n’avons pas de besoins. Nous avons besoin d’amour, de santé, de sécurité, de subsistance et de reconnaissance. Un enfant a besoin d’être porté, entendu et aimé. La Torah ne nous demande pas de fermer notre cœur en répétant : « Je n’ai besoin de rien. » Ce langage peut parfois cacher une blessure et non un véritable bitoul. Le véritable bitoul ne consiste pas à devenir vide ou insensible. Il consiste à recevoir sans laisser ce que nous recevons se terminer avec nous.

Je peux recevoir de la santé pour servir Ashem avec mon corps, de l’intelligence pour éclairer, de l’argent pour nourrir ma famille et donner de la tsédaka, de l’amour pour aimer à mon tour. Je peux même recevoir une histoire douloureuse et essayer d’en faire de la compassion. Je ne suis pas créé pour accumuler tout cela dans mon ego, mais pour le transformer en lumière.

L’Admour Hazaken exprimait son désir profond par les mots : “מִי לִי בַשָּׁמָיִם וְעִמְּךָ לֹא חָפַצְתִּי בָאָרֶץ” Mi li vachamaïm, veimkha lo ‘hafatsti vaarets — « Qui ai-je dans les cieux ? Avec Toi, je ne désire rien d’autre sur terre. »

Il ne disait pas qu’il ne désirait rien. Il disait : « Ce que je désire vraiment, c’est Toi. » Derrière nos nombreux désirs se cache souvent un besoin plus profond : sentir que notre existence est reliée à l’infini et qu’elle possède une mission irremplaçable. C’est pourquoi nous disons chaque matin : “נְשָׁמָה שֶׁנָּתַתָּ בִּי טְהוֹרָה הִיא” Néchama chénatata bi, tehora hi — « L’âme que Tu as placée en moi est pure. »

Les fautes demandent réparation, mais elles ne définissent jamais l’essence ultime d’un juif. Le Rabbi voulait rappeler à notre génération : « Tu as peut-être absorbé beaucoup de confusion, mais ton essence n’a pas été créée pour retenir l’impureté. Tu as été créé pour transmettre l’infini. »

Ta mission commence ici

La mission n’est pas réservée à quelques émissaires officiels. Le véritable chalia’h est celui qui regarde chaque juif et lui révèle : « Toi aussi, tu es envoyé. » Lorsque Eldad et Médad prophétisent, Moché répond à Yéhochoua : “וּמִי יִתֵּן כָּל עַם ה׳ נְבִיאִים” Oumi yiten kol am Ashem neviim — « Puisse tout le peuple d’Ashem être composé de prophètes ! »

La grandeur de Moché n’est pas de conserver l’inspiration pour lui-même, mais de désirer qu’elle se révèle à travers tout Israël. Ainsi vivait le Rabbi : la mission d’un émissaire est d’aider chaque personne à reconnaître sa propre mission.

Comment la découvrir ? Il faut d’abord regarder l’endroit où Ashem nous a placés : notre famille, nos facultés, nos limites, nos blessures, nos talents, les personnes que nous rencontrons et les responsabilités qui nous sont confiées. Mordekhaï dit à Esther : “וּמִי יוֹדֵעַ אִם לְעֵת כָּזֹאת הִגַּעַתְּ לַמַּלְכוּת” Oumi yodéa im leet kazot higuat lamalkhout — « Qui sait si ce n’est pas précisément pour un moment comme celui-ci que tu es parvenue à la royauté ? »

La mission d’Esther n’était pas dans un lieu idéal, mais dans le palais d’A’hachvéroch. Notre mission commence elle aussi dans notre maison, notre couple, notre travail, notre corps et notre génération. Elle n’a pas toujours besoin d’être spectaculaire. Une petite fille qui récite Chéhakol sur un verre d’eau révèle la présence d’Ashem dans sa cuisine. Écouter un enfant, aider une personne, préserver son honnêteté ou résister une fois à la colère peut sembler minuscule, mais une mitsva unit l’âme à l’infini.

Conclusion

Mes amis, nous avons tous des lieux où nous aurions préféré ne jamais aller : un hôpital, un échec, une perte, une période de doute ou de solitude. La Torah ne nous demande pas de prétendre que ces lieux sont faciles. Elle nous enseigne qu’ils ne sont pas vides. Nous pouvons y pleurer, chercher de l’aide et reconnaître les fautes. Mais nous pouvons aussi demander : « Quelle lumière puis-je révéler ici ? »

Yossef nous apprend à ne pas laisser ceux qui nous ont vendus définir toute notre identité. Le Rambam nous apprend qu’un récipient créé pour transmettre ne retient pas l’impureté. Le Rabbi nous apprend que chaque juif est un émissaire, même dans les lieux qu’il n’a jamais choisis.

“כִּי לְמִחְיָה שְׁלָחַנִי אֱלֹקִים לִפְנֵיכֶם” Ki lemi’hya chela’hani Elokim lifnékhem — « C’est afin de préserver et de donner la vie qu’Ashem m’a envoyé avant vous. »

Puissions-nous découvrir que nous n’avons pas seulement été déplacés, blessés ou retardés. Nous avons aussi été envoyés. Puissions-nous recevoir toutes les bénédictions et les transformer en lumière, jusqu’à la Guéoula véritable et complète.

Ce texte est dédié leïlouy nichmat הילד נתן יוסף בן יהודית — pour l’élévation de l’âme de l’enfant Nathan Yossef ben Yehoudith.

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