Entrer seulement par “זאת”
Une méditation sur les enseignements du Shem Mishmouel à partir du cours du Rav Béhar
Il y a des passages de Torah que l’on connaît depuis toujours, et pourtant une petite question vient soudain les ouvrir autrement. La paracha d’A’harei Mot, que nous lisons aussi à Yom Kippour, commence par l’avertissement donné à Aharon après la mort de ses deux fils, Nadav et Avihou. La Torah lui dit : וְאַל־יָבֹא בְכָל־עֵת אֶל־הַקֹּדֶשׁ — « Qu’il ne vienne pas à tout moment vers le sanctuaire. » Puis elle ajoute : בְּזֹאת יָבֹא אַהֲרֹן אֶל־הַקֹּדֶשׁ — « C’est par ceci qu’Aharon viendra vers le sanctuaire. » Mais une question se pose. Si la Torah veut parler de Yom Kippour, pourquoi ne le dit-elle pas tout de suite ? Pourquoi commencer par dire qu’il ne faut pas venir “à tout moment”, détailler toute l’avoda, les korbanot, l’ordre du service, et seulement à la fin préciser que cela se fait le dixième jour du septième mois ?
Le Shem Mishmouel formule la difficulté avec précision : ויש להבין דלכאורה הי׳ יותר יוצדק להקדים הזמן — « Il aurait semblé plus juste de commencer par préciser le temps. » Autrement dit : dis-nous d’abord quand. Puis explique-nous comment. Mais la Torah choisit une autre porte d’entrée. Elle ne commence pas par une date. Elle commence par un mot : בזאת. Et ce mot, dit le Shem Mishmouel à partir du Zohar Hakadoch, contient le secret de toute l’avoda. La question n’est donc pas seulement : “Quel jour Aharon entre-t-il ?” La vraie question est : “Dans quelle dimension faut-il être pour pouvoir entrer ?”
Le Zohar remarque lui aussi cette difficulté. Puisque la Torah dit אַל יָבֹא בְכָל עֵת, “qu’il ne vienne pas à tout moment”, elle aurait dû préciser immédiatement à quel moment il peut venir. La réponse du Zohar est mystérieuse : דהאי זאת הוא עת דאחידת בשמי — « Ce ‘זאת’ est un temps attaché à Mon Nom. » Le mot זאת n’est donc pas seulement un mot pratique, comme si la Torah disait : “avec ceci”, c’est-à-dire avec ces korbanot. Il désigne une qualité particulière du temps, de l’espace et de l’homme. Une qualité qui permet d’entrer dans le lieu le plus saint sans que la sainteté devienne destructrice.
Le Shem Mishmouel explique cela au nom du Maguid de Rovne. Dans le mot זאת, il y a deux mouvements. La lettre ז renvoie au chiffre sept : les sept jours de la création, le monde naturel, l’ordre du temps, les cycles, les limites. C’est le monde tel qu’il fonctionne, avec ses mesures et ses cadres. Les lettres א et ת, elles, renvoient à toute la Torah, de Alef à Tav. La Torah vient d’un endroit plus haut que la nature. Elle n’efface pas le monde, mais elle le traverse, elle le transforme, elle y introduit une lumière qui ne vient pas de lui.
Le Shem Mishmouel écrit : הנהגת הטבע נרמזת באות ז׳ של זאת — « La conduite naturelle est suggérée par la lettre ז de זאת. » Et encore : והנהגה הנסיי נרמזת באות א׳ ואות ת׳ שהם כל אותיות התורה — « La conduite miraculeuse est suggérée par les lettres א et ת, qui contiennent toutes les lettres de la Torah. » Voilà זאת : la nature et ce qui dépasse la nature, ensemble. Pas la nature seule. Pas le miracle seul. Mais une nature qui devient capable de porter une lumière plus haute qu’elle.
Le Rav Béhar insiste sur ce point. Il y a des miracles où la nature se brise : la mer s’ouvre, le pain tombe du ciel, les lois ordinaires sont suspendues. Mais il existe une dimension encore plus étonnante : lorsque la nature reste nature, et qu’en même temps elle porte l’infini. Le plus grand prodige n’est pas toujours que la nature disparaisse. Parfois, le plus grand prodige est que la nature reste là, avec ses formes, ses limites, son apparence normale, mais qu’elle devienne le vêtement d’une présence qui la dépasse. C’est cela בזאת.
Le Shem Mishmouel montre ensuite que cette jonction existe dans les trois grandes dimensions de la création : olam, chana, néfesh — le monde, le temps et l’âme humaine. Dans l’espace, cette jonction se trouve en Eretz Israël, et plus encore au Beth Hamikdash. La Guemara dit que le Aron Hakodesh, dans le Kodesh Hakodashim, ne prenait pas de place. Il était là, on le voyait, il avait une présence réelle, et pourtant il échappait à la mesure. Le Shem Mishmouel rappelle l’expression de nos Sages : מקום הארון אינו מן המדה — « L’emplacement du Aron n’était pas compris dans la mesure. » Le Aron n’est pas une idée abstraite. Il est dans le monde, mais il ne se laisse pas enfermer par l’espace.
Le Rav Béhar rapproche cela d’Eretz Israël, appelée אֶרֶץ צְבִי, la terre du cerf. Nos Sages expliquent que lorsqu’Israël y réside, la terre s’élargit ; lorsqu’Israël n’y réside pas, elle se rétrécit. Ce n’est pas seulement une image poétique. C’est une manière de dire qu’Eretz Israël n’est pas un espace comme les autres. C’est un lieu où le matériel peut devenir plus vaste que lui-même. Il y a des endroits où l’on étouffe même quand il y a de la place, et il y a des endroits où l’on respire même quand tout semble serré. Le Beth Hamikdash était ainsi : עוֹמְדִים צְפוּפִים וּמִשְׁתַּחֲוִים רְוָחִים — on se tenait serrés, mais lorsqu’on se prosternait, il y avait de l’espace. Lorsque l’homme s’annule devant Ashem, le monde s’élargit.
Dans le temps, cette jonction se trouve à Yom Kippour. Le Shem Mishmouel distingue Shabbat et Yom Tov. Shabbat est קביעא וקיימא : il est fixé depuis la création du monde. Il ne dépend pas de nous. Il vient d’en haut et ressemble déjà à un éclat du Olam Haba. Yom Tov, lui, dépend de la sanctification du Beth Din. Ce sont les hommes qui fixent le calendrier. Yom Tov représente une sainteté qui entre davantage dans le monde naturel : on peut même y préparer ce qui est nécessaire pour manger. C’est une nature sanctifiée.
Yom Kippour se tient entre les deux. D’un côté, comme Yom Tov, sa date dépend du Beth Din ; il entre donc dans le cadre de l’histoire humaine, du calendrier d’Israël, de la responsabilité des hommes. Mais d’un autre côté, son interdiction de melakha ressemble à celle de Shabbat. Il est au-dessus du fonctionnement ordinaire du monde. Le Shem Mishmouel écrit : וביוה״כ… הוא מתיחס לקיבוץ סדר הטבע ולמעלה מהטבע יחדיו — « À Yom Kippour se rejoignent l’ordre de la nature et ce qui est au-dessus de la nature. » Ce n’est donc pas seulement une date sur un calendrier. C’est le moment de זאת, le temps où la nature humaine, avec ses fautes, ses faiblesses et ses limites, peut être élevée jusqu’à la pureté du pardon.
Yom Kippour ne dit pas à l’homme : “Tu n’as jamais été matériel.” Il lui dit plutôt : même dans ton corps, même dans ton histoire, même avec tes échecs, tu peux revenir jusqu’à l’endroit le plus intérieur. C’est pour cela que l’entrée au Kodesh Hakodashim ne peut se faire qu’à Yom Kippour. Ce jour-là, le temps lui-même porte une double dimension : il appartient au calendrier humain, mais il ouvre une porte au-dessus du temps ordinaire. Il est un jour de ce monde, et pourtant il laisse apparaître quelque chose qui dépasse ce monde.
Dans la personne, cette jonction se trouve chez le Kohen Gadol. Le Kohen Gadol est un homme. Il mange, il marche, il vit dans un corps. Et pourtant, lorsqu’il entre à Yom Kippour dans le Kodesh Hakodashim, il n’est plus simplement un homme ordinaire. La Torah dit : וְכָל־אָדָם לֹא־יִהְיֶה בְּאֹהֶל מוֹעֵד — « Aucun homme ne sera dans la tente d’assignation. » Mais le Kohen Gadol, lui, y entre. Alors les Sages demandent : comment peut-on dire qu’aucun homme n’y sera, si le Kohen Gadol lui-même s’y trouve ?
La réponse est saisissante : à cet instant, le Kohen Gadol n’est pas appelé “homme” au sens habituel. Non pas parce qu’il cesse d’être humain, mais parce que son humanité est élevée. Son corps devient porteur d’une mission qui le dépasse. Le Shem Mishmouel résume : שכ״ג שהוא אדם בטבע… נתקבצו בו הטבע ושלמעלה מהטבע — « Le Kohen Gadol est un homme selon la nature, et pourtant se rassemblent en lui la nature et ce qui dépasse la nature. » Le Rav Béhar explique que les trois dimensions doivent être réunies : le bon lieu, le bon temps, la bonne personne. Le Kodesh Hakodashim, Yom Kippour, le Kohen Gadol. C’est seulement quand ces trois dimensions sont alignées que l’entrée est possible. Sinon, la sainteté devient dangereuse.
C’est ici que l’on comprend mieux la faute de Nadav et Avihou. Ils n’étaient pas des hommes vulgaires. Ils n’ont pas cherché à profaner. Au contraire, leur erreur est née d’un immense feu spirituel. Le jour de l’inauguration du Mishkan était un jour d’une joie exceptionnelle, un jour dont les Sages disent qu’il était aussi grand que le jour où le ciel et la terre furent créés. Ils ont pensé : ça y est, le monde est réparé, la sainteté s’est révélée, il n’y a plus de distance, plus d’extérieur, plus de profane. Même la nature ordinaire peut entrer directement au plus profond.
Le Shem Mishmouel écrit : חשבו שהגיע לתיקון הכללי ואין עוד זרות בעולם — « Ils pensèrent que la réparation générale était arrivée, et qu’il n’y avait plus d’étrangeté dans le monde. » C’est une erreur très haute, mais c’est une erreur. Car tant que le monde n’est pas totalement réparé, on ne peut pas entrer n’importe comment dans le Kodesh. La ferveur ne suffit pas. L’enthousiasme ne suffit pas. Même l’amour d’Ashem doit accepter les limites qu’Ashem Lui-même a données. C’est pourquoi la Torah dit à Aharon : אַל יָבֹא בְכָל עֵת. Ne viens pas “à tout moment”. Ne transforme pas chaque élan en autorisation. Ne confonds pas l’intensité spirituelle avec la justesse.
Il y a une avodat Ashem qui brûle parce qu’elle est vraie, et il y a une avodat Ashem qui brûle parce qu’elle n’a pas encore trouvé son récipient. La différence est immense. À partir de là, le Rav Béhar ouvre une idée très actuelle : nous aussi, parfois, nous voulons tout faire entrer “à l’intérieur” immédiatement. Une émotion forte, une inspiration, une décision, une montée spirituelle, et l’on pense que tout est déjà clair, que tout est déjà réparé, que l’on peut sauter les étapes. Mais la Torah nous apprend que la sainteté n’est pas seulement une lumière. Elle est aussi un ordre.
Il faut un lieu, un temps, une personne préparée. Dans la vie, cela veut dire que toutes les vérités ne se disent pas à tout moment, que toutes les bonnes volontés ne deviennent pas tout de suite des actes justes, que toutes les lumières ne peuvent pas être portées par tous les récipients. Un père peut vouloir transmettre une vérité à son enfant, mais si le moment n’est pas juste, cette vérité peut fermer au lieu d’ouvrir. Une personne peut vouloir changer toute sa vie en un instant, mais sans cadre, l’élan peut retomber. Un homme peut ressentir un feu de techouva, mais il doit ensuite le faire entrer dans des gestes simples : une mitsva, une prière, une limite, un peu plus de vérité.
C’est peut-être cela, בזאת : ne pas éteindre la lumière, mais lui donner un chemin. La nature seule reste lourde, et le miracle seul peut rester trop haut pour nous. Mais lorsque la Torah relie les deux, la vie elle-même devient un lieu d’avodat Ashem. Le Shem Mishmouel termine en reliant cette idée à l’interdiction des bamot, les autels privés. Après la paracha de Yom Kippour, la Torah interdit d’apporter des korbanot en dehors du lieu choisi par Ashem. Pourquoi ce lien ? Parce que le service d’Israël ne peut pas être fragmenté.
Un non-Juif peut apporter un korban à Ashem sur une bama privée. Mais Israël, lui, est un seul corps. Même si nous avons des corps séparés, des caractères différents, des maisons différentes, des chemins différents, au fond nous sommes כאיש אחד ממש — réellement comme un seul homme. Le Shem Mishmouel écrit : אף היותם בגופים מוחלקין כל אחד בפני עצמו, מ״מ הם כולם כאיש אחד ממש — « Bien qu’ils soient dans des corps séparés, chacun pour soi, ils sont pourtant tous comme un seul homme véritable. » C’est pourquoi il n’y a qu’un Kohen Gadol, un Mizbéa’h, un lieu central, un service pour tout Israël.
La sainteté d’Israël ne se construit pas chacun dans son coin, chacun avec son petit autel privé, chacun avec sa propre définition de l’avodat Ashem. Bien sûr, chacun a sa neshama, son rythme, son chemin. Mais au centre, il y a une unité. Une Torah. Un Ashem. Un peuple. Et là encore, c’est זאת : des corps séparés, mais une seule âme ; une pluralité naturelle, mais une unité qui dépasse la nature.
La Torah aurait pu dire simplement : “Aharon entrera à Yom Kippour.” Mais elle dit d’abord : בזאת יבוא אהרן אל הקודש. Comme si elle nous disait : avant de connaître la date, comprends la porte. On ne rentre pas dans le plus profond avec la nature seule, et on ne quitte pas non plus la nature pour chercher une spiritualité sans corps, sans temps, sans cadre. On entre par זאת : par une vie où le sept de la création se relie au Alef-Tav de la Torah, par une terre qui peut s’élargir, par un jour où l’homme peut être pardonné, par un Kohen Gadol qui reste homme mais devient plus qu’un homme, par un peuple fait de millions de visages et pourtant appelé à servir Ashem comme un seul cœur.
C’est une grande leçon pour notre avodat Ashem : ne pas vivre seulement dans le feu, ne pas vivre seulement dans l’habitude, mais chercher le point où l’habitude peut recevoir du feu. Une vie simple, avec ses horaires, ses fatigues, ses responsabilités, peut devenir habitée lorsqu’elle se relie à plus haut qu’elle. Et peut-être que chacun peut se demander doucement : où est mon בזאת ? Quel endroit de ma vie demande à être relié à la Torah, sans être détruit, sans être fui, mais sanctifié ? C’est par là qu’Aharon entre. Et c’est peut-être par là que nous aussi, un peu, nous apprenons à entrer.
Ce texte est dédié leïlouy nichmat הילד נתן יוסף בן יהודית – pour l’élévation de l’âme de l’enfant Nathan Yossef ben Yehoudith.